(Extrait d’une lettre à Ivar Ch’Vavar transmis à P. Jaffeux par Ivar Ch’Vavar et C. Vercey)

 

Je viens de découvrir les textes de Jaffeux sur internet. Jaffeux est un poète audacieux. Cela se sent immédiatement. J‘aime surtout Courants. En auriez-vous par hasard (ou par hasart comme il écrit, ce hasard qui vous semble lazaréen) des extraits, voire même l’intégralité ? J’ai très envie de lire ces textes. Je dirais même que j’en ai besoin. Ah du sang frais, des torrents de sang frais. Il y a des choses étonnantes et parfois même extraordinaires. « Maquiller le silence avec la face d’une page. ». Et ceci à propos de l’alcool « L’alcool souverain déclare la paix asociale » La pandiculation de l’alcool révélerait ainsi la paix asociale de la souveraineté.

 

Jaffeux essaie de réconcilier la structure de l’alphabet et la structure de l’électricité. En cela il cherche à prolonger la pensée de Mc Luhan. En effet selon Mc Luhan, la structure de l’électricité transmute la structure de l’alphabet plutôt qu’elle ne s’y oppose et y met fin. Jaffeux de même essaie d’inventer un alphabet de l’électricité, une forme alphabétique de l’électricité ou une forme électrique de l’alphabet. Selon Mc Luhan, l’alphabet instaure un univers de la segmentation visuelle indifférente et l’électricité un univers de la connexion nerveuse sollicitante. Je ne sais pas ce que souhaite Jaffeux en tressant ainsi l’alphabet et l’électricité, s’il cherche à diffuser du flux électrique à l’intérieur de la distance alphabétique ou à restituer une distance alphabétique à l’intérieur du flux de l’électricité. Ou encore s’il désire proposer quelque chose d’autre dont il a seul le pressentiment. (Je pencherais cependant plutôt pour cette dernière hypothèse.)

 

Cette révélation d’une forme alphabétique de l’électricité ou d’une forme électrique de l’alphabet, il est flagrant que Jaffeux dispose du système sensoriel, du métabolisme caractéristique pour la dire. Cette très belle formule par exemple pour dire la neige de la télévision après la fin des émissions. « Le ciel étoilé dessine l’ombre des électrons. » J’ai presque l’impression que le texte Alphabet essaie de proposer un équivalent littéral à cette danse de flocons électroniques qui vibrionnent, qui zonzonnent à la surface d’une télévision quasi éteinte. La première phrase d’Alphabet pourrait aussi être la description de cette danse de neige. « Un point final entraine 26 chansons vers une suite qui accompagne le début d’un abécédaire dansant » ou « Un océan d’octets dérive sous une ile rectangulaire tandis qu’une encre flotte grâce au poids d’un papier vague » ou « Une grappe de noyaux solitaires murit sur vingt-six branches décidées à trahir la chute d’une page intraduisible. » Ou tout compte fait chacune des phrases du texte.

 

La pensée de Jaffeux est parfois semblable à celle du romancier Maurice Le Dantec, la croyance en une sorte de machine-esprit, croyance peut-être dérivée de la philosophie de Deleuze (l’utilisation de l’adjectif déterritorialisé), même si Deleuze n’avait pas une telle conception idyllique de l’ordinateur. Et aussi comme Le Dantec, le paradoxe selon lequel cette machine-esprit a un aspect archaïque. (« Les télévisions récitent l’antique odyssée. »)

« L’empreinte de la Préhistoire fut salie lorsque nous avons nettoyé nos mains pour écrire. » Ce qui a ainsi nettoyé nos mains avant d’écrire c’est sans doute l’alphabet. C’est comme si Jaffeux essayait de retrouver une forme de préhistoire à travers une saturation électrique du discours. Bizarrement, dans Courants (La Nuit), le mot préhistoire est l’unique mot doté d’une majuscule. La rhétorique littéralo-numérique de Jaffeux serait donc une façon de se salir de nouveau les mains avec le flux électrique afin de retrouver une empreinte de préhistoire propre.

 

Jaffeux essaie de donner une forme lyrique à la structure du courant électrique. Donner ainsi une forme lyrique au flux électrique est un travail gigantesque, je ne sais s’il y parviendra. C’est aussi ce que tente d’accomplir d’une autre manière et à l’intérieur d’un autre espace un cinéaste comme Wong-Kar-Wai. (Par exemple Chungking Express ou les Anges Déchus.)

 

Jaffeux tente le geste absurde de numériser l’alphabet, autrement dit de changer les lettres en nombres. Jaffeux cherche une façon d’écrire avec un alphabet de nombres ou encore avec un ensemble de lettres infinies. « Es-tu absurde ? Je numérise un alphabet logique afin de répondre à un interlocuteur réversible. » Ce qu’il désire révéler ce serait l’ambivalence numérique du langage, l’ambivalence chiffrée-indéchiffrable du langage.

 

Nos visions du monde sont pourtant très différentes et parfois même antagonistes. Ma réticence envers la poésie de Jaffeux est du même ordre que celle envers la poésie de Tarkos. Je pense qu’elle ne parvient pas à s‘extraire de l’idéologie capitaliste. Jaffeux croit en une transcendance des nombres infinis (même si dans le détail cette croyance est ambivalente). Il est donc encore assujetti à une logique capitaliste. « Les lettres se réduisent à être humaines depuis que les nombres sont divins. » « Les mots appellent des lettres qui comptent sur une réponse des nombres. » Ces formules sont en quelque sorte des dogmes du crédo capitaliste.

 

 

 

 

 

 

 

Réponse de Philippe Jaffeux à Claude Vercey transmise par Ivar Ch’Vavar 

 

 

Cher Claude,



Merci beaucoup, cette lettre est magique ; elle m'a fait évidemment très plaisir. Excuse-moi de te répondre un peu rapidement mais je préfère le faire aujourd'hui.

Est-ce un hasard si je reçois ton mail dès que je viens de finir courants V : la joie.  Tu peux évidemment transmettre ce fichier à B.W ainsi que tous mes autres courantset mails. Je suis très touché de savoir que B.W s'intéresse à mes courants.

Est-ce un hasard aussi si M.G Dantec et Deleuze (avec Nietzsche) sont les rares auteurs dont j'ai lu presque toute l'œuvre ?

Je préfère y voir une connexion karmique (voire planétaire).

Le paragraphe sur la forme alphabétique de l'électricité est tout à fait opportun ; c'est une question qui me semble aussi lié à mes déficiences neurologiques et c'est à ce moment là qu'intervient le processus de déterritorialisation. C'est peut-être une autre histoire, je t'en parlerai un jour si tu veux.

J'ai été très touché par l'attention avec laquelle mes textes ont été lus et par la précision des remarques de B.W. Il n'y a absolument rien à trier ; cette lettre me procure autant de plaisir (sinon plus) qu'une publication et je sais que personne ne pourra écrire quelque chose de mieux sur mon travail ; tout simplement parce que ces mots, aussi, sont mystérieux.

Je me permets aussi de te donner ces précisions :

- J'essaye de me référer à un temps pré-alphabétique plutôt que « post-alphabétique » (M.G Dantec). Pour ce faire, il serait préférable que Alphabet(pour les courantsc'est différent) soit vu avant d'être lu car j'essaye de dessiner autant que d'écrire.

- Par ailleurs, mon principal soutien psychique, aujourd'hui, se situe dans la pensée orientale (Tchouang-Tseu et le Tao, surtout). Les effets de ces lectures sont limités parce que je ne connais pas le chinois.  Néanmoins, si mes courantss'appuient sur une dualité (bien occidentale) c'est pour la détruire en essayant de retrouver (recréer) une unité. 

-En ce qui concerne le credo capitaliste, la remarque de B.W est plus ou moins juste. J'ai été déçu par mes expériencespolitiques qui m'ont définitivement éloigné de toutes préoccupations révolutionnaires. Je n'ai jamais voté et je ne voterai jamais mais, comme toute personne qui pense, je me soumets à une politique sur moi-même. J'admets qu'il y a parfois quelque chose de réactionnaire dans mon écriture (espérons, plutôt, « néo-réactionnaire », comme dirait M.G.Dantec). Par exemple, je viens d'écrire cela dans Courants V : la joie: « Son ordinateur profitait à l’économie parce qu’il écrivait avec des lettres capitales... ».Cecourantm'a surpris d'autant que c’est très moyen.

-Quand aux nombres, je penche vers l'infini lorsque je m'appuie sur la science ou sur un idéalisme (cosmique ?) mais cette impulsion vers l'absolu disparaît dès que je repense aux rapports de Nietzsche avec l'écriture et les nombres. J’ai été influencé par les réflexions de Nietzsche sur Pythagore.

 
Si cela ne t'ennuie pas, je t'envoie un exemplaire de O et un de N à transmettre à B.W à moins que tu puisses me donner une adresse.

(…)
  
Tout est engrenage...

 

Bien amicalement.

 

Philippe

 

 

Monsieur Philippe Jaffeux,

 

Je suis très heureux que mon esquisse de lecture d’Alphabet et de Courants vous plaise.

 

J’ai le sentiment que vous essayez d’imaginer les nombres. Imaginer les nombres ce serait montrer qu’ils ne sont pas uniquement des signes, des signes de relation mais aussi des formes, des formes d’ombres, les formes d’ombres du flux électrique. Ce geste d’imaginer les nombres Chesterton a écrit qu’il était impossible. Selon Chesterton, l’homme a le pouvoir d’imaginer des tigres pendus dans les arbres au lieu des fruits (les fruits du hasard auriez-vous dit), cependant il n’a pas le pouvoir d’imaginer que deux plus deux égale un autre nombre que quatre. J’ai longtemps eu tendance à penser comme Chesterton, je considère maintenant que comme pour le reste cela dépend des particularités de chaque corps (cela dépend précisément à tigre que voilà).

 

Avez-vous lu les livres de Badiou ? Etre et Evénement et aussi Le Nombre et les Nombres, je pense que cela vous intéresserait peut-être. Badiou y développe une ontologie de l’infini d’une rigueur impressionnante. C’est un peu à Badiou que je pensais quand je remarquais l’aspect capitaliste de vos textes. Il est extrêmement difficile de s’extraire de la logique capitaliste et la philosophie de Badiou en est la preuve. En effet Badiou n’a a priori aucune affinité avec cette logique. Il conçoit sa philosophie justement pour en sortir. Et pourtant comme le note ce théoricien malicieux qu’est Zizek son ontologie de l’infini est similaire à une définition de l’essence même du capitalisme, essence du capitalisme qui serait celle du désir infini.

Evidemment l’infini et surtout le signe de l’infini a un aspect fascinant. Le signe de l’infini fixe la volte-face incessante du mouvement de l’univers. Le signe de l’infini est le nœud d’ambivalence du mouvement de l’univers. Le signe de l’infini ressemble aussi à la mitose cellulaire. Il y a de la parthénogenèse, de la parthénogenèse hermaphrodite dans cet entrelacs indécidable. Cependant, je m’en méfie, son aspect fascinant est potentiellement aussi fascisant. Le signe de l’infini serait aussi le faisceau du néant. Blanchot faisait une différence entre le bon et le mauvais infini. Je ne sais ce qu’un nietzschéen tel que vous penserait de cette différence ; le signe de l’infini se situe-t-il par-delà le bien et le mal ou y a-t-il une sorte de coefficient moral, positif ou négatif de l’infini ? Pour être franc, je ne suis pas nietzschéen, paradoxalement j’admire Deleuze sans aimer Nietzsche, ce qui provoque évidemment des acrobaties mentales parfois aberrantes. Il y aurait d’ailleurs chez Deleuze une difficulté semblable à celle que j’indiquais à propos de Badiou. Dans Mille Plateaux par exemple, Deleuze proposa de concevoir le désir machinique comme ligne de fuite. Deleuze a toujours été lucide, il savait qu’une ligne de fuite en dehors du capitalisme pouvait se changer en ligne de fuite du capitalisme même. Je ne pense pas cependant qu’il avait le pressentiment que le capitalisme phagocyterait si vite et de façon si massive la ligne de fuite machinique qu’il proposait : la frénésie voire même le fanatisme des ordinateurs et des téléphones portables. Il me semble que vous évoluez (de même que Dantec) à l’intérieur de cette hésitation.

Pour le dire autrement, je ne suis pas certain que l’infini soit l’instance la plus efficace pour sortir de la logique occidentale. L’infini me semble un concept irréductiblement occidental, un concept de la philosophie allemande sans doute.

 

Vous qui aimez la pensée chinoise, j’ai plutôt le sentiment que le nombre qui parviendrait à nous extraire de cette logique serait le zéro, le zéro comme forme du vide. Il y a cette phrase que j’aime beaucoup du musicien J. Cage « Chaque fois que nous établissons une relation, chaque fois que nous connectons deux termes, nous oublions que nous avons à retourner à zéro, avant de parvenir au terme suivant (…) On oublie qu’il faut à chaque fois, pour passer d’un mot à l’autre, revenir au zéro. » Il me semble que cette phrase s’accorde avec votre écriture. Le zéro ce serait quelque chose comme le blanc entre chaque aphorisme. Cette apparition du vide entre chaque phrase voilà la forme par laquelle nos deux écritures se rencontrent et se ressemblent.

Une manière d’imaginer les nombres ce serait aussi d’essayer de montrer les tournures du zéro, les tournures à la fois physiques et rhétoriques du zéro (ce que les physiciens appellent si je me souviens bien les valeurs quantiques de spin). Ainsi le zéro comme forme du vide tourne à chaque instant sur lui-même comme autour de lui-même et sa forme n’a pas les mêmes caractéristiques à chaque tour. Ceci pour tenter d’accompagner ce que vous dites à propos de la volte-face (voltaïque) de la révolte.

La difficulté avec le zéro est de ne pas le confondre avec le néant. Et surtout pas avec le néant de la conscience (celui de Sartre par exemple), au risque sinon de la vanité nihiliste. Le néant selon Heidegger serait peut-être alors acceptable, je ne sais pas.

 

Je n’utilise pas l’ordinateur de la même manière que vous. Je ne l’utilise jamais pour écrire, je l’utilise uniquement pour retranscrire, classer et composer. J’écris par projection de la main, par projection imaginaire de la main sur le papier. J’ai besoin de ce geste de quasi-calligraphie et c’est seulement ensuite que je compose avec l’ordinateur. Ce qui m’ennuie le plus dans l’ordinateur, c’est qu’il n’est pas un écran de projection, l’ordinateur n’est qu’un cadran d’enregistrement. Vous-même d’ailleurs n’écrivez pas toujours il me semble sur ordinateur, vous préférez parfois projeter d’abord le geste de votre parole à l’intérieur de l’écran de vide de l’espace.

Dans la lettre que j’avais envoyée à Ivar Ch’Vavar il y avait aussi une phrase que j’ai finalement enlevée parce qu’elle me semblait en contradiction avec l’envoi par mail, je vous l’envoie cependant, même si la contradiction reste. Avec vous j’ose l’envoyer parce qu’elle révèle le cœur du problème entre nos deux écritures. « « Le regard d’un peuple fortifié par son aphasie héroïque éprouve les appels chaotiques d’un ordinateur invisible. » Cela fait penser aux Wachowski, les cinéastes de Matrix. Tel serait l’aspect inconciliable de nos écritures. Je ne crois pas en la puissance divine des ordinateurs. Je ne crois pas en Dieu, j’ai confiance en la monstruosité. J’essaie de détruire la croyance en Dieu par la confiance en la monstruosité. Je ne crois pas en la puissance divine d’un ordinateur invisible, j’ai confiance en la clarté monstrueuse d’un papier présent. »

Ainsi j’apparais athée. J’apparais athée en dehors de l’être et du néant. Je ne crois ni au Dieu-verbe ni au Dieu-nombre. J’apparais seulement à l’intérieur du silence du monde, à l’intérieur de la démesure de silence du monde. Et pour détourner Pascal, le silence immortel de l’immanence transfinie du monde réjouit le calme de ma terreur.

 

Je vous envoie des extraits de mon texte A Oui parfois en accord et parfois en contradiction avec Alphabet et Courants. Dans l’hypothèse de commencer ainsi une conversation de réflexes stellaires à la fois diderotienne et deleuzienne en votre satellite compagnie.

 

 

Salutations insensées Boris Wolowiec

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Je vous réponds dans le désordre car c’est encore et toujours le chaos que j’interroge.

A propos de A Oui. Le « oui » me semble être la meilleure inspiration que Deleuze a reçue du « oui sacré » de Nietzsche et peut-être aussi de Spinoza (par son approche de la joie). A Ouiest un excellent titre qui a l'avantage d'exclure immédiatement son contraire et d'ignorer donc toute forme de dualisme.

Les nombres sont divins s’ils nous rendent plus humain (ou moins, selon le cas) lorsque les lettres sont incapables de s’acquitter de cette tâche. Alors, J’imagineles nombres et j’essaye d’associer ce délire à ma particularité(comme vous le dites si bien). Je souhaiterais privilégier les nombres par rapport aux lettres comme Nietzsche l’a fait en se référant à la mystique de Pythagore. J’ai aussi l’impression que les nombres sont en interaction avec les lettres parce qu’ils se sont révélés à moi seulement au travers de celles-ci. (J’essayerai de lire le livre de Badiou que je n’ai jamais lu mais qui m’apparait avoir une envergure comparable à celle de Deleuze.)

Je suis bien conscient de l’abêtissement (contagieux) lié à l’usage des machines et aussi au fait que celles-ci représentent le véritable symptôme de notre décadence (Orient et Occident confondus). Je suis de votre avis : aujourd'hui, seules nos mains, celles des hommes préhistoriques, celles d'avant l'écriture et bien sûr d’avant l’ordinateur,peuvent nous aider à ne pas nous transformer en de pitoyables mutants lobotomisés par une infinité d'octets abrutissants.La toute-puissante ligne de fuite machiniqueet créative de Deleuze ne peut pas cependant être assimilée à cette forme d’abrutissement qu’entretiennent, aujourd’hui, les ordinateurs ou les téléphones portables.

Nos sociétés, séparées du cosmos sont en décadence et l’influence aliénante des machines renforce cet état de fait.Cela s’explique peut-être parce nos sociétés sont incompatibles avec la puissance (Nietzschéenne et asociale) de l’individu et qu’elles ignorent "le pouvoir (encore Nietzschéen) de la gentillesse". Quelques rares (et fugaces) moments d’émerveillement liés à l’alphabet, aux nombres ou à votre rencontre, par exemple, me permettent d’éprouverun intérêt pour notre époque.

Matrix est un film pertinent s’il nous aide à rapprocher nos vies de nos rêves, à confondre la réalité avec nos illusions. Ce film m’a rappelé que notre monde se cache derrière des apparences qui s’emboîtent, à l’infini, les unes dans les autres. Les ordinateurs n’ont pas vraiment trouvé leur place dans ce film; ils sont réduits à des baguettes magiques qui n’ont aucun lien avec les chiffres ou l’alphabet. Croire en la puissance divine des ordinateurs est une totale aberration.

L'infini est idiot, parce que, par définition, il ne peut pas être seul et donc il peut continuer à s'agrandir sans arrêt, comme la bêtise d'ailleurs. Nietzsche, dans sa critique radicale de tous les absolus ne se réfère jamais à l'infini (sauf erreur de ma part) et c’est pourquoi il est parvenu à découvrir "l’éternel retour" qui représente, peut-être,  la plus puissante pensée de tous les temps.L'infini est minuscule en comparaison avec "l’éternel retour"qui vient à bout de tous les absolus.Nietzsche fut, parait-il, frappé d’apoplexie lorsqu’il voulut annoncer sa découverte à Lou Andréas-Salomé. Contrairement à Bouddha, Nietzsche ne se réduisait pas à être un médecin, il était aussi malade et c’est là que réside son génie puisque nous sommes tous malades.

Je n'ai jamais compris l'emploi de l'expression"dette infinie"chez Deleuze mais votre phrase : essence du capitalisme qui serait celle du désir infini, l’explique peut-être. Tout ce que je peux espérer c’est que le fait d’écrire des recueils de 26 pages (ou des séries de 390 courants) est pour moi un moyen de trouver une limite, une unité à l’intérieur du capitalisme. Quant à Deleuze, je préfère penser que sa"dette infinie" offre de l’énergie aux machines désirantes. Dans le meilleur des cas, l’infini est comparable à une énergie à moins qu’il soit un attribut du cosmos merveilleusement délirant que Nietzsche a découvert avant de mourir. A ce propos, je ne suis pas d’accord avecle rapprochement que M.G Dantec(que j'admire par ailleurs)fait entre Nietzsche et le christianisme ou entre Dionysos et le Christ. Quoiqu’il en soit, il a aussi écrit cette phrase admirable : "il n’y a jamais chez moi quelque chose de posé d’une manière constante."On ne peut rien dire de mieux : la meilleure façon d’avancer est de ne pas savoir où l’on va !

Les religions sont peut-être des idéologies et réciproquement ; je les fuis à l'instar des avis, ou même des idées. Mais cette dernière phrase est encore une opinion… Les intellectuels sont difficiles à comprendre car ils manquent souvent de spontanéité. Je me refuse à être l’esclave de ma pensée. L’instinct ou la connaissance intuitive doivent triompher de mes réflexions et de mon intellect. Je compte sur mes impulsions, mon corps et mes nerfs pour venir à bout de la pensée discursive. Nietzsche n'était pas, à mon avis, un intellectuel : il pensait pour nous apprendre à penser en utilisant notre spontanéité de la meilleure façon. Comme vous d'ailleurs lorsque vous associez le silence au sang : c'est un constat spontané et, pour moi, définitif ; je ne pourrai plus penser au silence sans le sang. Votre double utilisation du mot sang, le sang frais et le sangdusilence a produit en moi une connexion imprévisible. Votre association entre ce vocable et le silence m’a semblé stupéfiante. Ce sont ces équivalences magiques (inconscientes) qui font le meilleur de la poésie.

Mes digressions (divagations, parfois) ou fulgurances (rarement) sont liées à mon absence quasi-totale de mémoire vive. C'est une déficience qui affecte de nombreuses maladies neurologiques : je dois tout faire tout de suite sinon j'oublie. Je reviens donc vers l’infini.

Je vous suis (à une lettre près !) : l’infini fascinant peut très vite devenir fascisant etse transformer donc en une "ligne de mort" deleuzienne ; le fascisme comme l’infini sont contre-nature. L’infini-ment car c’est un absolu qui obéit aux lois de la bêtise et de la violence.
Néanmoins, je comprends l’idée d’un infini qui s’oppose à la pensée créationniste. L’univers (et ceux qui le précèdent : le temps et l’espace) n’a jamais été créé. L’univers existe depuis toujours et existera pour toujours : il est infini dans un temps et un espace qui sont aussi infinis. J’ai retrouvé cette vision dans le Tao qui associe cette notion à la source d’une énergie créatrice et inépuisable : le vide. J’essaye de rattacher mon activité à cette vérité. Les taoïstes savaient relier l’immanence à une transcendance (ou l’inverse) ; devenir immanent au monde à l’instant où l’on s’élève vers un cosmos transcendant, par exemple. Ces deux concepts sont inséparables et seul leur entrelacement peut révéler notre condition.

Je conviens, par ailleurs, que l’infini peut être ressenti au travers de sa forme (hypnotique plutôt que fascinante) qui évoque une dynamique semblable à l’entrelacement du Ying et du Yang. Dans la pensée chinoise la vie est associée au mouvement et vice-versa. Je ressens la puissance transcendante d’un mouvement qui incarne le savoir d’une ignorance, un savoir non su ; une force qui dépasse et intègre l’espace et le temps, un vide quantique, peut-être. Nietzsche était étranger à la pensée orientale mais il rejoint celle-ci grâce à son attraction pour le mouvement ; l’énergie de la volonté. Les meilleures intuitions de Nietzsche reposent sur sa conception du mouvement. La spécificité de chaque « style » peut être rapportée à un mouvement, à un rythme, à une musique. En ce sens, je préfère Alphabetà mes courants parce que ces quinze lettres renvoient à une dimension musicale. Mes textes sont inséparables de la musique ; celle-ci génère des images qui elles-mêmes, dans le meilleur des cas, sont les conséquences d’une composition musicale (parce que picturale). Si le bonheur existe, il est, pour moi, inséparable de la musique et du mouvement.

J’évolue peut-être à l’intérieur d’une hésitation ; je ne me suis jamais posé la question. Le hasard détermine mon jeu avec l’alphabet et les mots ; il est le seul à pouvoir conjurer les calculs de l’écriture. Pour ce faire, j’essaye, comme les taoïstes, de m’allier à des forces non influencées (ou à la « conscience inconsciente », J.F Billeter). Je n’ai alors plus aucun ascendant sur le monde et je suis transporté par le vide et le non-être. Un souffle prend les commandes de mon esprit. Je romps avec mon intelligence séparatrice, je m’extirpe de la pensée discursive et de ma conscience intentionnelle. L’acte créateur vient alors à moi car je perçois « le fonctionnement des choses » (J.F Billeter, encore) ou le « non-agir » de Lao-Tseu. J. Cage a assimilé le Tao d’une manière exceptionnelle. 4’33’’ de silence est la meilleure illustration de l’action de la non-action ("Wu-Wei"). Refermer le couvercle du piano est une action qui est inhérente à la non-action de 4’33’’ de silence. Cette œuvre exprime la transcendance d’un geste qui dépasse le Ready-made. Comment parvenir à réaliser quelque chose d’à peu près comparable, au moyen de l’alphabet ? Comme le préconise le Tao, il faut peut-être renoncer à toute forme d’ambition pour atteindre ce résultat ; c’est aussi pour cela que je me réfère, autant que je peux, au hasard et au cosmos. Ce que j’admire aussi chez les taoïstes, c’est l’application avec laquelle ils « époussettent le miroir » ; ils se limitent à refléter le monde, à être des sonars. Par ailleurs, le tao a l’avantage, contrairement au bouddhisme, de rejeter toute forme de sentimentalisme.
J’hésite aussi sur chaque mot que je m’apprête à écrire et sur ceux que je suis sur le point de prononcer. Je réduis l’acte d’écrire à une simple accumulation de corrections qui pourraient se poursuivre à l’infini. Votre remarque au sujet de mes hésitations est pertinente, d’autant plus que mon souci de la précision m’attire dans la voie du scrupule et de l’indécision. Mes doutes sont parfois tellement envahissants qu’ils en arrivent même à éliminer leur raison d’être.


Le zéro a aussi l’avantage d’être au centre des deux infinis et donc de se soustraire à la dualité. Le centre (extrême ?) me semble être la meilleure des positions, c’est aussi l’interstice entre le ciel et la terre du tao. Il existe un état de grâce qui se situe entre la volonté et la spontanéité (l’inconscient) : ni la vie ni la mort, ni le bonheur ni le malheur, ni l’objet ni le sujet. L’espace du zéro se trouve peut-être là. Le zéro : un cercle sans début ni fin qui contient donc l’infini en lui-même. Le zéro : l’intermédiaire entre les hommes et les nombres ? Le zéro : l’expression d’une révolte circulaire. Votre proposition est d’une simplicité éblouissante, évidente. Le zéro (et le cercle) ne se limiterait pas à représenter le vide ; il lui donnerait aussi sa forme.
Je ne parviens pas à rapprocher le néant de la vacuité (bouddhiste ?). J’associe le vide à une énergie roborative, au cadre de l’art et au support de toute création. Le vide est synonyme de mouvement et de plénitude, La voie négative de Wei Wu Wei est très explicite à ce propos. Le vide qui sépare les phrases de A Ouiest peut-être, en effet, comparable à celui qui se glisse entre mes courants parce que nos deux livres essayent de se rapprocher de la même unité (mystérieuse?).

Je n'ai pas pu écrire un seul mot sans l'aide d'un ordinateur depuis quinze ans. Cette contrainte explique peut-être le fait que je rattache ces machines à un pouvoir invisible (et non pas divin). La lettre B (le seul récit deAlphabet) raconte l’histoire d’un homme qui fait naufrage sur une île. Il en persécute alors tous ses habitants jusqu’à leur totale disparition qui accompagne aussi celle du cosmos. Cette histoire est vue sous l’angle et le regard d’un ordinateur qui reste toujours invisible aux yeux des personnages. Il m’apparaît donc logique de qualifier cet ordinateur d’invisible à un moment donné de ce récit. Quoiqu’il en soit, au bout du compte, le lecteur aura toujours le dernier mot puisque toute lecture est une traduction… « Il n’y a pas de vérité mais que des interprétations » (Nietzsche). L’informatique m’a aidé à sublimer mes troubles neurologiques. Je n’ai pas besoin de vous parler de ma maladie puisque vous avez écrit des phrases prémonitoires à ce sujet : dispose du système sensoriel, du métabolisme caractéristique pour la dire et le sublime uni-vers de la connexion nerveuse sollicitante. Je travaille maintenant avec la reconnaissance vocale et un dictaphone. Mes nerfs éprouvent du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique des ordinateurs mais les écrans se transforment parfois en miroir dans lesquels je risque de sombrer. Restituer une distance alphabétique à l’intérieur du flux de l’électricité ; si je pouvais en être capable cela me suffirait amplement. Je n’ai lu, il y a longtemps, que Pour comprendre les médias de Mcc Luhan et je n’ai pas le souvenir que toutes les formidables références que vous avez faites à son sujet sont dans cet ouvrage, mais peut-être que je me trompe. Quand à donner une forme lyrique à la structure du courant électrique c’est exactement l’intention d’Alphabet.

Etre lu à la fois grâce aux ordinateurs et aux livres nous permet peut-être de refléter l’ambigüité de notre époque et de définir une « nouvelle » intemporalité. En ce sens, l’alphabet, contrairement aux images, peut immerger internet dans une inactualité revigorante.

L’écriture de ce mail m’a beaucoup aidé. En vous lisant, j’ai enfin ressenti la joie d’être compris et je vous en suis très reconnaissant.

A bientôt,

Philippe Jaffeux

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Il y a dans la langue française une étrange homonymie entre la lettre comme signe alphabétique et la lettre comme missive. Ainsi les lettres de l’alphabet ne seraient pas seulement les éléments qui constituent les mots, elles seraient peut-être aussi des formes d’envois d’un mot à l’autre, ce par quoi les mots s’adressent entre eux des paroles, des gestes, des idées, des souvenirs, des sentiments, je ne sais. Les lettres seraient les indices de la conversation des mots entre eux, de l’envoi de conversation des mots entre eux.

 

Je suis très heureux de ce que vous dites à propos du titre A Oui. C’est la première fois que quelqu’un voit immédiatement un des enjeux même de ce titre, la destruction du dualisme et par conséquent aussi la destruction de l’alternative dialectique vrai-faux c’est à dire la déclaration de certitude du destin, déclaration du destin imaginé comme destination, destination à la fois évidente et clandestine du oui.

 

Ce sont ces équivalences magiques(inconscientes) qui font le meilleur de la poésie.

Je ne suis pas certain que l’écriture soit en relation avec l’inconscient. J’ai plutôt le sentiment que l’écriture essaie d’inventer un espace en dehors de la conscience et de l’inconscient. Celui qui écrit détruit à la fois la conscience et l’inconscient, celui qui écrit dispose d’une multitude de consciences et d’inconscients qu’il s’amuse à détruire par la désinvolture même de sa terreur.

 

Je pense malgré tout qu’il y a une relation entre l’inconscient et la parole. C’est pourquoi je suis par exemple très attentif aux mots que je suis surpris d’utiliser quand je parle à quelqu’un pour la première fois. J’ai été surpris par exemple par l’insistance de mots tels que contradiction et ambivalence dans la première lettre que je vous ai envoyée. J‘ai l’impression que cette insistance indique la puissance de ce problème dans votre écriture. « L’alphabet est juste si les mots existent pour se contredire l’un l’autre. »

 

L'infini est idiot, parce que, par définition, il ne peut pas être seul et donc il peut continuer à s'agrandir sans arrêt, comme la bêtise d'ailleurs.

Idiotie de l’infini, je suis d’accord, cependant je ne dirais pas bêtise afin de sauvegarder intacte sa valeur de sauvagerie. Il y aurait d’ailleurs un travail de typologie intéressant à accomplir pour distinguer avec précision - bêtise, abrutissement, stupidité, idiotie, crétinerie, connerie, niaiserie… A ce détail près donc, il me semble en effet que l’idiotie de l’infini est de préférer la réflexivité, l’expansion de la réflexivité à la solitude. L’infini serait ce qui anéantit la solitude à travers l’isolement d’une réflexivité expansive.

Comme vous, j’ai le sentiment qu’il est nécessaire d’écrire en dehors de la réflexion, et pour être plus violent encore que vous, qu’il est même nécessaire d’écrire en dehors de la pensée. J’ai le sentiment qu’il est ainsi nécessaire d’écrire par imagination, par bêtise de l’imagination, par extase animale de l’imagination, par extase de bêtise de l’âme. « Les animaux nous fuient parce que nous avons peur d’être bêtes. » C’est-à-dire aussi les animaux nous fuient parce que nous avons peur de montrer la forme de notre âme.

 

Il y a une négation systématique de l’animalité, de la bêtise subtile de l’animalité à notre époque. L’animalité est le plus souvent réduite à des stéréotypes d’agressivité. Ce que notre époque refuse systématiquement de sentir, c’est que chaque animal propose une forme de monde, un style d’habitude (une ritournelle selon Deleuze) par lequel il invente un monde. Chaque animal invente le chant d’habitude comme d’extase d’un monde. Heidegger pensait que l’homme avait un monde et que l’animal n’avait qu’un environnement. J’ai toujours eu le sentiment que c’était l’inverse qui était exact. Chaque animal incarne la forme particulière d’un monde et l’homme est l’animal qui n’a aucun monde, l’homme ne fait que reproduire des signes à travers son environnement. Et ainsi le jeu de l’écriture, le jeu tragique de l’écriture (et plus globalement de l’art) ce serait d’essayer de donner un monde à l’homme qui n’en a pas.

 

Excusez-moi si dans ma première lettre en effet je réfléchissais trop. J’ai malgré tout parfois besoin du savoir comme tremplin, comme tremplin pour plonger à l’intérieur de l’inconnu. (Disons que ces réflexions tentaient de délimiter un terrain de jeu). Ce que j’aimerais à l’intérieur de notre conversation ce serait à la fois apprendre quelque chose (par exemple à quel texte faites-vous allusion quand vous parlez du cosmos délirant de Nietzsche, à un passage de la Volonté de Puissance ?) et aussi parvenir à vous répondre immédiatement de manière intuitive, à avoir ainsi une conversation par gestes d’imagination. C’est extrêmement difficile, cela équivaut à transformer instantanément la parole en écriture. Le poète R. Juarroz pensait par exemple qu’il avait une contradiction essentielle entre la parole épistolaire et la poésie. Et il est certain que les romanciers y sont très souvent plus à l’aise (Flaubert). Malgré tout un essai de parole épistolaire poétique me tente beaucoup, quelque chose comme une manière d’associer Denis Diderot et Malcolm de Chazal (Avez-vous lu ce poète immense ? Sens Plastique surtout.)

 

Je ne suis pas surpris par la relation que Dantec propose entre Nietzsche et le christianisme. Cette relation, d’autres avant Dantec lui-même l’avaient déjà notée. Selon Chesterton le Christ était un des problèmes majeurs de Nietzsche. Quelque part (je ne parviens pas à retrouver le passage) il explique que Nietzche était en quelque sorte jaloux du Christ, que la bouffonnerie cruelle de sa pensée ne parvenait pas à masquer le fait qu’il aurait malgré tout désiré être à sa place. Selon Chesterton la folie malheureuse de Nietzsche est de s’être cru obligé de rejouer une scène théologique que le Christ avait déjà jouée. A sa manière habituelle à la fois paradoxale et moqueuse, Chesterton indique qu’il était parfaitement vain de croire à l’avènement d’un quelconque surhomme et cela simplement parce que plus prodigieux que ce surhomme était déjà venu le Christ à savoir l’Homme-Dieu. Pour Chesterton, la folie malheureuse de Nietzsche est d’avoir ainsi à la fois désiré détruire le Christianisme et désiré le remplacer. (folie qui fut aussi sans doute plus tard celle de Artaud).

 

Dantec me semble un authentique écrivain mais aussi une sorte de disciple un peu tordu de Deleuze (authentique facticité de Dantec, authentique facticité machinique de Dantec).Dantec a cependant une vision très précise de l’aphorisme. « Et il existe certains aphorismes qui ne livrent rien d’autre que leur mystère, comme s’ils étaient la fin, la terminaison ultime d’un processus de pensée et qu’il n’y a plus rien derrière, pas même le langage. » Et aussi « Pour savoir lire un aphorisme, il faut posséder au moins deux cerveaux. Pour les écrire, être en mesure de les perdre ; pour rien, pour un mot. » Cette dernière phrase serait à rapprocher de ce que j’évoquais à propos de l’écriture comme destruction de la conscience et de l’inconscient. Je réécrirais cependant la formule ainsi. Pour écrire des aphorismes, il apparait nécessaire de perdre la multitude de ses cerveaux, de perdre la multitude de ses cerveaux sans aucune mesure, de perdre la multitude de ses cerveaux par la démesure même de son extase.

Vous avez remarqué, dans ma première lettre j’ai modifié son nom en Le Dantec. Je ne sais pourquoi j‘ai modifié ainsi le G de son deuxième prénom en un Le aristocratique. Comme vous dites, je ne pense pas cependant que ce soit un hasard si dans la première lettre que j’adresse à quelqu’un d’aussi sensible que vous à la puissance ambivalente des lettres, je modifie ainsi une lettre ; est-ce aussi un hasard si je remplace cette lettre par un article défini (article défini d’ailleurs très peu deleuzien, voir ce que Deleuze dit de l’intensité moléculaire de l’article indéfini, même si il y a malgré tout aussi une distinction aristocratique chez Deleuze, Deleuze invente une forme de distinction moléculaire, une forme de distinction par catalyse) ; est-ce un hasard enfin surtout si cette lettre que j’ai modifiée se situe après le prénom Maurice, prénom avec lequel quand j’étais enfant les gens confondaient parfois mon prénom Boris.

 

Il y a une bizarre réversibilité ambivalente de votre écriture. A propos par exemple de l’alphabet des phrases semblent contradictoires. « Il était enfin lui-même depuis qu’il écrivait avec l’alphabet des autres. » « Il se perdit dans la parole des autres dès qu’il trouva l’alphabet à l’intérieur de lui-même. » « Chaque écriture s’identifiait à la sienne depuis qu’il écrivait avec un alphabet exceptionnel. » Ainsi l’alphabet asocial que vous essayez d’inventer serait à la fois l’alphabet des autres et un alphabet exceptionnel, l’alphabet de l’exception des autres, un alphabet où l’autre n’est pas le signe d’une société humaine, où l’autre (la lettre de l’autre) serait semblable à un visage bestial, à une figure animale. « Alphabet bestial » dites-vous, il y aurait ainsi une animalité de l’alphabet, une bêtise de l’alphabet, une alphabêtise. L’indice de cette bêtise de l’alphabet ce serait sans doute le caractère « Il associait son caractère à ceux de l’écriture pour prendre ses sautes d’humeurs à la lettre. »

 

« Seuls les détails de l’alphabet ont un sens puisque l’ensemble de l’écriture est absurde. »

Ainsi pour vous, les lettres seraient le sens même, il n’y aurait donc de sens que littéral. (Malgré tout ce n’est une hypothèse, vous avez aussi parfois l’impression inverse « Les mots perdirent leur sens lorsqu’ils furent vaincus par des lettres absurdes ») Ce sens littéral n’est pas celui de l’écriture. Pour vous la lettre est le sens du langage sans être cependant celui de l’écriture. A la différence de Rimbaud, vous ne dites pas, cela signifie littéralement et dans tous les sens. Vous dites plutôt cela signifie littéralement dans un sens unique, le sens unique de l’alphabet. Et l’écriture vient ensuite, ou plutôt à la fois ensuite et en même temps imaginer (métaphoriser) ce sens littéral de l’alphabet. Pour vous écrire c’est imaginer l’alphabet, c’est imaginer l’alphabet avec des nombres comme imaginer les nombres avec l’alphabet. Pour vous écrire ce n’est pas seulement utiliser l’alphabet, c’est imaginer l’alphabet que vous utilisez, geste presque dément comparable à celui d’un maçon qui essaierait de construire un mur avec la vision d’une truelle.

 

«  La source du temps abreuve un alphabet qui court-circuite des nombres machinaux. »

Le jeu de votre écriture serait de séduire, de détourner l’utilisation technique des nombres (ce que Heidegger appelait le calcul) par l’alphabet de l’électricité. Ce geste de séduction des nombres machinaux serait cependant ambivalent et réversible. Le jeu de votre écriture serait aussi de séduire les lettres par les nombres par les nombres incalculables, par les nombres comme images. Je parle ici de séduction à la manière de Baudrillard « Saturés par le mode de production, il nous faut retrouver les voies d’une esthétique de la disparition. La séduction en fait partie : elle est ce qui dévoie, ce qui détourne de la voie, ce qui fait rentrer le réel dans le grand jeu des simulacres, ce qui fait apparaitre et disparaitre. Elle pourrait presque être le signe d’une réversibilité originelle des choses. On pourrait soutenir qu’avant d’avoir été produit, le monde a été séduit, qu’il n’existe, comme toutes choses et nous-mêmes, que d’être séduit. Etrange précession qui plane aujourd’hui sur toute la réalité : le monde a été démenti et détourné à l’origine. Il est impossible qu’il se vérifie ou se réconcilie jamais avec lui-même, puisqu’il a été originellement détourné… Ce qu’il faut substituer au péché originel, ce n’est ni le salut final, ni l’innocence, c’est la séduction originelle. » Votre écriture révèlerait ainsi une danse de séduction ambivalente des lettres et des nombres. C’est comme si pour vous les lettres et les nombres évoluaient, erraient presque au hasard à l’intérieur du vide et qu’ils jouaient à se séduire les uns les autres afin d’imaginer ainsi une forme du destin. (Il y a une grande intensité de séduction, de séduction métaphysique dans votre écriture. Vous savez très bien détourner le lecteur de son chemin. Je le sais d’expérience puisque vous êtes parvenu à réenchanter pour moi deux espaces, ceux de l’électricité et de l’alphabet, dont j’avais tendance à me méfier.)

 

« Les lettres sont peut-être des nombres qui refusent de se mesurer à l’infini. »

Les lettres sont peut-être même des nombres qui brûlent l’infini, qui brûlent l’infini à mains nues, des nombres qui préfèrent brûler l’idiotie de l’infini à mains nues.

 

«  Il rattache la parole à un alphabet cosmique. »

A quoi ressemble cet alphabet cosmique ? Est-ce un alphabet où les lettres sont semblables à des planètes proches ou des étoiles lointaines, des étoiles proches ou des planètes lointaines ? Est-ce que cet alphabet compose les lettres comme des constellations, des constellations de trous blancs ou est-ce que cet alphabet dispose les lettres comme des instillations, des instillations de trous noirs ? Est- ce un alphabet du hasard ou un alphabet de la fatalité, un alphabet du hasard de l’ainsi ou un alphabet de la fatalité de et, un alphabet du hasard de et ou un alphabet de la fatalité de l’ainsi ? Je n’ai pas encore lu Alphabet avec assez d’attention pour le dire.

 

A propos encore de l’alphabet, connaissez-vous les livres de Stiegler où il décrit avec minutie les relations entre la structure de l’alphabet et l’organisation de la mémoire (La Technique et le Temps) ?

 

Chesterton disait que plutôt que d’adorer sans cesse les machines en tant qu’instruments glorieux du progrès, il serait préférable de les imaginer simplement comme des jouets, les jouets de sagesse de la civilisation. « Je dirai qu’au lieu que la machine soit le géant et l’homme le nain, il faudrait arriver à ce que l’homme fût un géant pour qui la machine serait un jouet. Et pourquoi ce jouet ne serait-il pas attrayant ? On pourrait fort bien imaginer dans cette perspective que chaque enfant fût un conducteur de locomotive ou, (mieux encore), que chaque conducteur de locomotive fut un enfant. » L’élégance de votre écriture est que vous parvenez à jouer avec l’ordinateur. Vous n‘êtes jamais assujetti à ses principes logiques, aux préjugés automatiques de la machine. Ce n’est pas la machine qui vous dicte votre vision du monde, c’est vous qui tentez d’immiscer votre vision du monde à l’intérieur de la machine.

 

Je n’ai jamais compris la sous-évaluation de Mc Luhan en France. La philosophie française, alors même que la question du langage est pour elle une hantise, le néglige. C’est que justement la philosophie française a tendance à concevoir le langage en tant qu’émanation purement spirituelle (Derrida en est l’exemple parfait). La philosophie française fait très souvent semblant d’être matérialiste (tout le bavardage autour du signifiant) mais sa conception du langage est le plus souvent puritaine, elle ne cesse de désirer soustraire le langage aux forces matérielles et techniques. Baudrillard évoque parfois Mc Luhan cependant souvent avec un peu de dédain. Debray le comprend mais c’est pour le traduire en discours honorable. J’avais été intéressé d’apprendre dans un livre de De Kerckhove (La Civilisation vidéo-chrétienne) que Mc Luhan avait beaucoup d’admiration pour Chesterton. Cela n’est pas étonnant, les rythmes de leurs intuitions se ressemblent. Il y a des intuitions magnifiques dans la mosaïque enthousiaste des livres de Mc Luhan. Cette phrase par exemple que j’aime bien (à rapprocher de celle de J. Cage dans ma lettre antérieure) « Qu’une chose en suive une autre ne signifie rien. » Mc Luhan avait un sentiment intense du problème de la suite. Je dirais de la suite plutôt que de la série comme vous le notez de façon précautionneuse et incertaine dans votre lettre. J’ai le sentiment d’écrire des suites plutôt que des séries. Le mot série a selon moi trop de connotations de mécanisme, de marchandise et de sérieux aussi (pour reprendre un jeu de mot de Lacan).

 

A propos du paragraphe de ma lettre à Ivar Ch’Vavar sur l’alphabet et l’électricité dans vos textes, j’ai simplement reformulé à ma manière les superbes intuitions de Mc Luhan. Celles-ci par exemple en feuilletant très vite La Galaxie Gutenberg et Pour Comprendre les Medias. « Cet espace (l’espace euclidien linéaire, droit, plat et uniforme) est une création de l’alphabétisme et l’homme pré-alphabétique ou archaïque n’en connait rien (…) Les notions occidentales d’un espace et d’un temps continus et homogènes n’existent pas chez l’homme primitif. La culture chinoise ne les connait pas elle non plus. L’homme pré-alphabétique ne conçoit que des espaces et des temps uniques en leur genre… » « En mettant notre être physique, par les medias électriques, à l’intérieur de nos systèmes nerveux prolongés, nous créons une dynamique dans laquelle toutes les technologies antérieures qui sont de simples prolongements des mains, des pieds, des dents (…) seront traduites en système d’information. La technologie électromagnétique exige de l’homme une docilité absolue et une quiétude méditative qui conviennent fort bien à un organisme qui a le cerveau en dehors du crâne et les nerfs à l’extérieur de la peau. »

 

Vous êtes extrêmement sensible à l’instant décisif, instant que dit souvent la conjonction dès que (et aussi à l’événement, que dit la conjonction depuis que). Vous êtes sensible au hasard décisif du temps, aux coups de dès du temps.

 

Et puis encore ceci toujours de Chesterton simplement pour le plaisir. « L’enfant est véritablement heureux chaque fois qu’il décoche une flèche. Il n’est pas certain qu’un homme d’affaires le soit autant toutes les fois qu’il adresse un télégramme. Le nom même de télégramme est pourtant un poème encore plus magique que la flèche, car c’est un trait, et un trait qui écrit. Pensons à ce qu’un enfant éprouverait s’il pouvait décocher une flèche-crayon qui dessinerait un dessin à l’autre bout de la vallée ou de la longue rue. »

 

Je vous envoie l’intégralité de A Oui un jour prochain.

 

 

Salutations exaltées. A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Merci pour l’envoi de N et de O. La typographie est superbe. La page devient ainsi une partition exposée et même une partition exponentielle, une partition irradiée exponentielle.

Evidemment merci aussi pour l’envoi des Courants. Transi par l’exaltation de ma lettre, j’avais oublié de vous le dire. E. Canetti a écrit une fois que la malédiction de l’athée est de n’avoir jamais quelqu’un à remercier. Eh bien voilà, je vous remercie, je vous remercie à l’intérieur même de l’oubli, je vous remercie à l’intérieur de l’oubli de l’homme comme de l’oubli de Dieu, c’est à dire je vous remercie le lendemain, je vous remercie comme je vous salue avec la main du lendemain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Votre dernier mail m’a évidemment époustouflé. J’ai été très impressionné par votre rapidité et, encore une fois, par la pertinence de vos réflexions.

L’homonymie entre lettres et lettre est étrange, en effet. Lors de la rédaction d’Alphabetj’ai perçu la rencontre entre ces deux mots comme un choc violent que j’ai essayé d’illustrer avec des points d’exclamation dans la lettre F (LETTRE !). Existe-t-il une relation (souterraine) d’identité entre les livres et les lettres ? Un livre (votre A Oui, par exemple) ne pourrait-il pas se réduire à n’être qu’une même lettre adressée à des personnes différentes ? En vous lisant, j’ai pensé que les mots d’une lettre (comme ceux d’un livre) s’adressent d’abord l’un à l’autre avant (ou afin) de trouver leur véritable destinataire. Cette relation pourrait peut-être aussi expliquer la raison d’être du mot « correspondance » ?
Il y a aussi l’être qui s’amuse avec l’ontologie de la lettre et des lettres. Dans F, j’ai essayé de montrer que l’être d’une lettre (missive) est dans chacune de ses lettres.
La correspondance épistolaire permet aussi de nommer une absence, de reconnaître une parole manquante, un silence, une solitude. Le mot « absence » désigne, pour moi, le meilleur corollaire d’un vide créateur : l’alphabet, peut-être.
S’il est impossible d’avoir un rapport immédiat avec son correspondant lors de la rédaction d’une lettre c’est parce que notre parole est la seule à détenir ce pouvoir magique. Les mails et le téléphone définissent une vitesse qui s’immisce entre notre voix et l’alphabet. Le but de notre correspondance par courriels consiste peut-être donc à rendre possible l’impossible. Je signe aussi bien un contrat avec moi-même qu’avec autrui lorsque j’écris une lettre ; je deviens enfin ce que je suis dès que je m’adresse à un « autre »absent. En ce moment, par exemple, j’ai l’impression d’instaurer une relation immédiate avec moi-même parce que je vous écris. Dans le meilleur des cas, les missives et les lettres se partagent l’espace de l’intimité (j’entends : rejet du spectacle), de la clandestinité et de l’immédiateté comme les livres que j’apprécie, d’ailleurs.

A propos de votre destin imaginé, je me suis, bien entendu, plu à penser que notre destin est compatible avec notre imagination et nos expérimentations. J’ai alors intégré le hasard à mon imaginaire en pensant que cela était le meilleur moyen de venir à bout de mes illusions.

Mon activité auprès de l’alphabet et du hasart me semble incompatible avec la rédaction d’un texte d’argumentation.Lorsqu’un artiste ou un écrivain tente de commenter ou de justifier son travail, il prend risque de se laisser enfermer dans sa pensée, dans des ratiocinations. Les mots sont importants lorsqu’ils s’adressent à tout le monde. Il n’est pas nécessaire de les détourner de cette fonction pour qu’ils aillent flatter l’ego de quelques clercs. Malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à glisser un seul grain de ma précieuse folie (plus ou moins contrôlée) dans mes raisonnantes-nables machines épistolaires. L’école, la dissertation et les règles m’étouffent à chaque fois que je rédige une lettre. Allez savoir pourquoi ? Les textes de création, contrairement aux exercices d’argumentation ont l’avantage de s’appuyer sur une révolte, un délire, une musique qui sont les principaux garants, à mon sens, de l’expression poétique. J’éprouve la sensation d’exister, d’être au monde, seulement lorsque je me livreà la création, à mon « rythme » qui s’empare alors, avec bonheur, de mon ego. À ce propos, votre réflexion sur l’art comme moyen de donner un monde à l’homme (porté par la désinvolture même de sa terreur), notre seul lieu possible , m’a beaucoup plu, ainsi que : l’instinct affirme l’innocence de la terreur. Je suis un piètre commentateur mais ces mots m’ont touchés je crois, aussi, parce qu’ils font écho à des impressions liées à ma lecture de Nietzsche.

Je lis les phrases de A Oui dans le désordre, au hasard, grâce à votre table des matières. Ce mode de lecture discontinue me fait parfois penser à celle que j’ai éprouvée avec Mille plateaux.

Vos mots concernant l’isolement de laréflexivité expansive de l’infini m’ont fait penser à deux miroirs en face l’un de l’autre et cette image me semble pouvoir encadrer l’absurdité d’un infini qui prendrait alors la forme d’une autosuggestion, d’une construction de l’esprit.

Si je ne sais plus qui est l’auteur de mes mots après les avoir écrits c’est peut-être parce que j’écris avant tout avec mon corps (ou mes nerfs) et ensuite avec ma pensée, ma mémoire ou mon imagination. Aujourd’hui, il me semble tout à fait évident que j’utilise les lettres pour me soigner, me purger ; mon écriture est surtout cathartique. Mon activité est aussi liée à des forces cosmiques, incontrôlables et à la désintégration d’un moi qui me permet de prendre conscience de ma condition sur une planète perdue dans un univers incréé.

Mondes animaux et mondes humains de Uexküll est un livre qui m’a beaucoup influencé. Le devenir-animal de Deleuze se rapproche du vitalisme de Uexküll. L’artiste est-il-lié à « sa » réalité comme chaque animal vit dans un monde qui lui est propre ? Paradoxalement, l’ordinateur me sert à préserver un élan vital, à alimenter une énergie qui tend vers la simplicité, un alphabet spiritualisé par exemple. Les lettres, les nombres ou le hasard m’aident à sortir de moi-même et à ressentir une extase quasi-animale.

Je suis d’accord avec R. Juarroz (que je n’ai pas lu) : « il y a une contradiction essentielle entre la parole épistolaire et la poésie ». L’intuition est déterminée par la poésie et réciproquement. Je comprends ce que vous entendez par gestes d’imagination ; c’est effectivement ce qu’il y a de plus important.Les gestes ont l’avantage d’être pratiquement indescriptibles et l’intérêt de ceux que vous appelez gestes d’imagination est qu’ils le sont encore moins. J’ai lu Sens Plastique, il y a longtemps, j’en garde un très bon et étrange (extatique ?) souvenir, il faudrait que je le relise.


Je suis au service d’un alphabet asocial qui s’adresse à tout le monde. J’espère, par ailleurs, que les analphabètes ou ceux qui ne veulent pas me lire pourront trouver un intérêt à mes compositions visuelles.L’acte d’écrire se limite parfois(c’est peut-être mon cas) à exercer un contrôle sur un délire. C’est pourquoi je ne peux pas me laisser aller à exacerber ma folie ; j’essaye de la mesurer et de la doser. Ce doit être pour cela que je n’ai jamais pu comprendre Artaud, par exemple.
 

Je ne connaissais pas cette citation de M.G Dantec à propos des aphorismes : « d’être en mesure de les perdre ;  pour rien, pour un mot »; c’est ce qui manque, souvent, aux miens. Certaines phrases de A Oui et aussi ceux de la poésie chinoise (Li Po par exemple) se rapprochent beaucoup plus de cette excellente définition.

Je ne vais pas vous contredire lorsque vous faites appel au hasard ou à son contraire (ce qui revient au même car l’opposé du hasard c’est encore du hasard). L’effet de catalyse est à l’origine de mes écrits. Mon corps et/ou mon esprit ont étédévastés par les ordinateurs qui de ce fait sont devenus des machines qui m’aident à dévaster l’écriture au moyen de l’alphabet, d’un rythme, des nombres, du chaos, des images, du cosmos etc… Si je suis touché par une distinction aristocratique, c’est dans le but de somatiser, au moyen d’une catalyse, un rapport « exceptionnel » avec les ordinateurs et l’électricité. Au marché de la poésie, Tristan Félix a évoqué, avec pertinence, mon corps-esprit pixélisé.La revue La Passe va m’envoyer des questions à ce sujet et je vous en ferai peut-être part si cela ne vous ennuie pas.

Je vous remercie d’avoir lu mes courantsavec autant d’attention et d’avoir désigné des aphorismes qui semblent se contredire. Je ne parviendrai peut-êtrepas à m’épanouir dans votre pertinente alphabétise qui m’a fait penser au monde indifférencié des taoïstes ou à l’ataraxie des stoïciens. J’espère néanmoins que mes courants réussiront à être amusants, voire correctement ridicules. La réversibilité de mes exercices se propose de réduire à néant toute formed’ambiguïté ou d’ambivalence. J’essaye de me référer à une pratique poétique et mystique du renversement (Ji gong , le moine fou , l’ivresse d’éveil , par exemple).

Alphabet a été écrit avec un ordinateur pour être vu avant d’être lu. Cette intention est sûrement différente de celle qui vous a conduit à écrire A Oui. Mes courants, par contre, ne se réfèrent pas à la poésie visuelle, spatiale ou numérique.

L’humanité est sortie de la préhistoire grâce à l’Egypte antique qui a inventé l’écriture. Les lettres trouvent leur origine dans des traces, des dessins et non dans la parole. L’origine de notre alphabet est égyptienne avant d’être phénicienne. Après avoir dessiné pendant près de 5000 ans des hiéroglyphes, les ingénieux scribes égyptiens ont introduit, lors des dernières dynasties, quelques nouveaux signes qui étaient phonétiques. Des artisans juifs en exil ont rapporté ces caractères sur la terre de Canaan. L’alphabet cananéen a alors inspiré les phéniciens…Pour information, je vous envoie P (inachevé) en pièce-jointe afin d’essayer d’illustrer mon intérêt pour l’Égypte antique.

En effet, j’ai commencé à écrire à la suite d’une vision, d’un geste dément qui coïncidait avec le début de ma sclérose en plaque. Votre métaphore est judicieuse ; l’alphabet a été pour moi une révélation soudaine qui s’appuyait sur un recul violent et insensé devant l’écriture.

J’ai lu De la séduction de Baudrillard, il y a longtemps et je n’ai pas vraiment été touché par cet ouvrage. J’ai du mal à comprendre votre raisonnement autour de la séduction. Mon jeu consiste effectivement à détourner les nombres (et l’écriture) avec ce que vous avez si bien nommé l’alphabet de l’électricité. Mes digressions, divagations sont avant tout liées à mon absence de mémoire immédiate ainsi qu’à mon attachement pour le jeu. Si la beauté existe, elle est forcément liée à l’intensité d’un jeu. Le jeu et la beauté se fondent sur une force originelle, métaphysique ou sacrée que je ne parviens pas à associer à la séduction qui est un procédé secondaire, social, psychologique.

En ce qui concerne l’alphabet de l’électricité, c’est à vous qu’appartient tout le mérite de ce terme. Votre expression est la meilleure façon de se rapprocher de mes textes qui deviennent alors enchantés ; électriquement lyriques.

Le christianisme a négligé la transcendance liée au cosmos. Si je me réfère parfois à celui-ci ou à l’univers c’est avec l’espoir de percevoir mon ego comme une illusion. J’essaye alors de répondre, au moyen d’un alphabet cosmique, à une banale question existentielle : pourquoi suis-je sur cette planète ?

Vous me surpassez en matière d’élégance, d’autant que celle-ci me semble souvent être le moteur qui développe et conclut vos raisonnements.

Vos références à Chesterton sont toujours les bienvenues et celle concernant l’utilisation des machines comme jouets me touche profondément. Je n’écris pas pour cultiver ma souffrance mais pour l’oublier (ainsi que moi-même, à l’occasion) grâce au jeu. L’ordinateur est un partenaire de jeu idéal ainsi qu’une aide précieusepuisque sans lui je n’aurais pas pu écrire un seul mot. Il est, néanmoins, l’un des principaux écorcheurs de la poésie. A ce propos, comment puis-je me servir de la reconnaissance vocale pour promouvoir un alphabet qui veut être indépendant de la parole ?

Qu’une chose en suive une autre ne signifie rien. Je trouve que cette phrase est extraordinaire. On peut faire dire ce que l’on veut aux mots. Il suffit qu’ils soient galvanisés par une pensée, une rhétorique, une pseudo-vérité, un raisonnement et ils finissent, la plupart du temps, par dire… n’importe quoi ! Mes valeurs doivent être compatibles avec une idée de la discontinuité et de la contradiction (délirante de préférence !). Le pragmatisme anglo-saxon était-il la qualité commune à Mc Luhan et à Chesterton ?

J’ai l’impression que vous avez réussi à écrire des suites ("Forme musicale à plusieurs mouvements") ; c’est la principale force de A Oui. Tandis que mes séries de courantstentent de faire écho aux vingt-six lettres de l’alphabet. Mais j’ai aussi l’impression que ces séries peuvent se transformer en suite.

L’alphabet électrique est peut-être un prolongement de mon système nerveux défaillant. Alphabet a pris une forme linéaire (un abécédaire) mais, à l’intérieur de chacune des lettres, je m’appuie sur un espace-temps distordu (cercle, ruptures, variations, spirales, cycles etc.…) ; la dynamique déterritorialisée d’un analphabète, peut-être. La régression vers "un stade oral-tribal"décrite par Mc Luhan a été déterminante (et salvatrice) lors de la rédaction de Alphabet.Les images et les nombres semblent définir mon "stade oral".

Les « bienfaisants » troubles paniques liés à mes déficiences neurologiques expliquent aussi ce que vous dites au sujet de l’instant décisif. Mes textes se réduisent peut-être à être l’œuvre d’une succession d’instants qui tentent de s’évader d’un temps inhumain (ou trop humain). Je serais très heureux si une seule de mes phrases était parvenue à refléter ce que vous nommez si bien un coup de dès du temps.

Je vais me remettre à Courants VI : le vide que je vous enverrai un jour.J’espère pouvoir décocher quelques  flèches-crayons.Je vous remercie pour tous les commentaires que vous avez fait sur mon travail et je m’excuse de ne pas avoir pu en faire autant au sujet du vôtre.

 

Avec mes salutations électro-alphabétiques !

Philippe Jaffeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? » Premières phrases de Jacques le Fataliste de Diderot.

 

Le peintre dont je vous ai parlé l’autre jour au téléphone s’appelle Roman Opalka. Je vous envoie le texte du programme de son travail tel qu’il l’avait défini sur internet.

 

Programme de la démarche: OPALKA 1965/1-∞

Ma proposition fondamentale, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition. Une seule date, 1965, celle à laquelle j’ai entrepris mon premier Détail.

Chaque Détail appartient à une totalité désignée par cette date, qui ouvre le signe de l’infini, et par le premier et le dernier nombre portés sur la toile. J’inscris la progression numérique élémentaire de 1 à l’infini sur des toiles de même dimensions, 196 sur 135 centimètres (hormis les "cartes de voyage"), à la main, au pinceau, en blanc, sur un fond recevant depuis 1972 chaque fois environ 1 % de blanc supplémentaire. Arrivera donc le moment où je peindrai en blanc sur blanc.

Depuis 2008, je peins en blanc sur fond blanc, c’est ce que j’appelle le "blanc mérité".

Après chaque séance de travail dans mon atelier, je prends la photographie de mon visage devant le Détail en cours.

Chaque Détail s’accompagne d’un enregistrement sur bande magnétique de ma voix prononçant les nombres pendant que je les inscris.

 

Je vous envoie aussi des extraits d’un entretien de Opalka à Art Press. Il y a entre vos œuvres à la fois des proximités (les nombres, le miroir, le narcissisme des nombres) et aussi des différences (Opalka par exemple dédaigne le hasard et le zéro et il insiste sur l’irréversibilité du temps.)

 

« Le zéro est une fiction ou un simple symbole mathématique. Il ne peut exister ni comme point de départ ni comme fin. Il n’est que l’annulation de toutes choses, le vide, le néant, l’opposé du 1, l’unité, un tout toujours existant qui est l’éternité ; c’est pourquoi je pose le 1 comme les Grecs qui ne considéraient pas le 1 comme un chiffre mais comme le signe de l’Unité (Parménide). Et c’est sous le signe 1, cette ouverture sur la totalité qu’il faut appréhender le sens de ma démarche. »

 

« Quand nous sommes devant le miroir, chaque matin, nous croyons avoir le même visage et pourtant ce n’est pas le même parce qu’il y a constamment changement dans le temps. (…)

De même j’ai souvent essayé de faire comprendre que chaque fois que j’ajoute un nombre tout change : même le 1 du premier détail, du premier jour, a une autre signification, une autre dynamique. »

(Ainsi la suite des nombres dessinerait les traits du visage du temps. La suite d’ombres blanches des nombres dessinerait les traits du visage du temps.)

 

« Le temps que je manifeste est celui qui se détermine par la suite continue des nombres, structure logique d’un tout en mouvement, incorrigible, non manipulable, non aléatoire affranchie de l’arbitraire : l’image de l’unité du temps dans sa durée irréversible. »

 

« Ce blanc, non seulement le blanc physique mais ce blanc toujours présent dans l’idée de ma démarche depuis le début, par son approfondissement dans la durée change d’état, c’est celui que j’appelle le blanc mental matérialisé dans une dynamique des nombres. Et même si je ne l’atteins jamais, il est déjà là. Je vis avec l’idée de ce blanc qui se crée. »

 

 

Je me suis amusé à répondre aux phrases de Tristan Felix. Voilà ce que cela donne.

 

Comment les ailes des libellules ont-elles pu contaminer votre écriture ?

Par l’accomplissement cybernétique de l’arc en ciel.

Par quel chiffre commencez-vous à faire tomber la poussière de vos chiffons ?

Avec le zéro de la liberté.

Existez-vous vraiment ?

La bêtise de l’âme existe en dehors de la vérité de je.

Comment les dentelières en arrivent-elles à perdre leurs dents ?

En assassinant l’alphabet de Cadmos.

Quel est l’ouvrage qui vous mange ?

L’œuf du futur.

Que mesurez-vous à chaque heure du jour et de la nuit de votre cerveau ?

Le tour de taille-crayon de l’éclipse.

 

« Dans Empire and Communications, Harold Innis …explique avec précision la véritable signification du mythe de Cadmos. Le roi grec Cadmos, qui apporta l’alphabet aux Grecs, aurait semé des dents de dragon et il en serait issu des hommes armés. ((Les dents de dragon sont peut-être une allusion à des formes hiéroglyphiques anciennes.) » Mc Luhan

 

 

A propos du problème de l’alphabet de l’électricité comme forme mythologique, comme structure cosmique, je vous envoie ces quelques phrases de Mc Luhan extraites de la Galaxie Gutenberg.

« Mircea Eliade a certainement raison de dire que « le cosmos totalement désacralisé est une découverte récente de l’esprit humain ». En fait cette découverte découle de l’alphabet phonétique et de l’acceptation de ses conséquences, plus particulièrement depuis Gutenberg. »

Mc Luhan pense ainsi que l’alphabet est ce qui abolit le sentiment du cosmos. Et il pense cependant aussi ceci. « C’est une grossière illusion de supposer que l’homme moderne « ressent une difficulté de plus en plus grande à retrouver les dimensions existentielles de l’homme religieux des sociétés archaïques ». L’homme moderne, depuis les découvertes de l’électro-magnétisme, au siècle dernier, s’installe dans toutes les dimensions de l’homme archaïque et bien davantage. » Dans Pour Comprendre les Medias Mc Luhan décrit ce et bien davantage comme une sorte d’hybridation mutante entre la technique de l’imprimerie et la technique de l’électricité. « Le mythe, en effet, est la vue instantanée d’un processus complexe qui s’étend ordinairement sur une grande période. Le mythe est la contraction, l’implosion d’un processus. Et l’instantanéité de l’électricité confère aujourd’hui la dimension du mythe à l’activité industrielle et sociale ordinaire. Nous persistons à penser de façon fragmentaire, plan par plan, alors que nous vivons mythiquement. »

Pour Mc Luhan notre époque serait donc celle où la fragmentation planifiée de l’alphabet et la vie quotidienne mythologique de l’électricité se mélangent de façon indissociable.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Merci pour votre réponse et veuillez excuser celle-ci qui est trop courte et peu construite.

Je lis ces premières phrases de Jacques le Fataliste comme des questions qui répondent à des questions que je questionne, par ailleurs. Apprendre à questionner les questions pour savoir répondre aux réponses ?

Le vide, comme une mort à soi-même (une disparition de l’ego) me semble être à l’origine de toute création. Je ne peux pas associer, contrairement à Opalka, le néant au vide qui, à mon sens, contient toute l’énergie nécessaire (et inépuisable) à l’activité de l’alphabet. Les nombres ont été confisqués et détruits par la science qui est aussi la nouvelle religion du désenchantement, de la classification, des explications. La science (et ses applications technologiques) a besoin de s’unir à l’imagination (voire aux délires) sinon elle risque de sonner le glas de nos civilisations utilitaristes. Une rencontre entre l’art et les ordinateurs (poésie numérique, par exemple) peut aussi nous aider à réactualiser le mystère des nombres.

Je comprends le travail de Opalka lorsqu’il restaure la puissance des nombres ; c’est peut-être aussi pour cela qu'il associe son processus artistique au vieillissement de son corps, à moins que cela ne soit pour insister sur sa notion (discutable) d’irréversibilité du temps. En ce qui me concerne, je ne parviens pas à séparer le temps du hasard ; ces deux mots s’expliquent l’un par l’autre. Par ailleurs, dans notre langue, le temps a l’avantage d’être toujours écrit avec un s et de s’accorder donc avec les découvertes de la physique relativiste. L’apport d’Einstein à la poésie (ou à l’antipoésie) est primordial. Est-il possible d’écrire afin de mesurer (d’exprimer) un temps, inséparable de l’espace, qui se dilate et se contracte selon des lois cosmiques ? Par ailleurs, selon S.Hawkins (et la physique quantique), la variable temps est réversible. La flèche du temps ne désigne pas toujours le futur. Je crois que je suis parvenu à imprimer un mouvement de basculement à mes courantsaprès avoir pris connaissance de cette théorie. L’espace a-t-il été créé par un renversement du temps ? Je regarde alors la matière comme si c’était du temps renversé. L’urinoir de Duchamp prend naturellement la forme d’une fontaine et l’art conceptuel obéit à des lois astrophysiques. Le cours du temps me semble indubitablement réversible. J’applaudis néanmoins Opalka lorsqu’il réussit à créer du blanc, du vide. Fabriquer du vide est possible puisque nous avons été créés par celui-ci au moyen des nombres, peut-être.

« -Comment les ailes des libellules ont-elles pu contaminer votre écriture ? »

Par l’accomplissement cybernétique de l’arc en ciel.

J’apprécie votre réponse mais numérique plutôt que "cybernétique" aurait peut-être permis de mieux évoquer les deux ailes. Vos autres réponses ont l’avantage d’être mystérieuses comme la plupart des phrases de A Oui.

Décidément, je me sens être bien en résonance avec certaines idées de Mc Luhan et je vous remercie de m’en avoir fait part : l’alphabet phonétique est en effetun des principaux responsable de notre désacralisation du cosmos. Les phéniciens ont d’abord utilisé l’alphabet phonétique à des fins commerciales ; un mauvais départ pour nos lettres…Les égyptiens, par contre, auraient, dès le début, associé leur hiéroglyphes à l’éternité, à une certaine idée du cosmos, donc.

L’électromagnétisme de notre civilisation technologique s’oppose au magnétisme des sociétés traditionnelles. À ce sujet Révolte contre le monde moderne de J. Evola (que j’ai lu surtout pour ses études sur le tao) est assez pertinent ; disparition du magnétisme, de l’enchantement, du dévouement lié à nos sociétés utilitaristes.

L’électricité est, pour moi, d’autant plus importante que j’en suis entièrement dépendant (ordinateur, fauteuil électrique, lit médicalisé) et l’alphabet est le sens de mon travail. Je vous remercie donc encore d’avoir développé un rapprochement entre ces deux mots.Les machines nous détournent de notre précieuse énergie.L’alphabet de l’électricité tente néanmoins aussi de me réconcilier avec mon corps.



A bientôt,

Philippe Jaffeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Vous avez bien vu l’étrange structure de la conversation au commencement de Jacques le Fataliste où ce sont des questions qui répondent paradoxalement à d’autres questions. Et le premier aspect que Diderot ainsi esquive c’est le nom. « Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? » Ainsi ce qui intéresse d’abord Diderot c’est la forme même de la conversation, le flux de la conversation, le courant de la conversation avant même de savoir qui parle. En effet ce que révèle Diderot dans Jacques le Fataliste c’est que le désir de savoir qui parle est sans importance. Diderot révèle ainsi avec une désinvolture magnifique comment le flux du langage n’appartient jamais à qui que ce soit, comment le flux quasi aléatoire du langage traverse les hommes sans qu’aucun d’entre eux ne parvienne jamais à se l’approprier, à se l’approprier en son nom.

 

Ce que révèle Diderot, c’est que nous sommes toujours déjà parlés avant même de pouvoir parler. Ce qui charme Diderot ce n’est pas de savoir qui parle, c’est de montrer comment les hommes deviennent des paroles, les paroles d’une vitalité indéterminée. Dans Jacques le Fataliste, chaque personnage semble toujours déjà parlé par un autre personnage qui lui aussi semble parlé par un autre personnage etcetera sans que l’origine de cette parole ne soit jamais dite. C’est pourquoi le problème de la parole n’est pas pour Diderot celui du désir de s’approprier le langage (désir qui est selon lui idiot et vain), le problème serait plutôt de savoir par quel flux de langage nous préférons devenir parole. Il y a ainsi une forme de liberté paradoxale chez Diderot qui serait quelque chose comme l’audace de s’abandonner au flux de langage qui nous parlera de telle manière que nous parvenions ainsi au plus grand plaisir et à la plus grande joie.

 

« Où allaient-ils, Est-ce que l’on sait où l‘on va ? Que disaient-ils ? Le Maitre ne disait rien et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » Ce qui plait à Diderot, ce n’est donc pas de révéler l’origine du langage, ce serait plutôt de révéler comment l’entrelacs des innombrables conversations improvise paradoxalement la forme d’un destin. Ainsi parce que selon Diderot le destin écrit, de même aussi écrire c’est approcher le geste du destin. Dans les romans de Diderot il n’y a pas des hommes qui parlent à l’intérieur d’une histoire nettement définie, il y a plutôt des conversations innombrables qui hasardent des histoires d’hommes jusqu’à composer le destin de l’écriture même.

 

Diderot est extrêmement sensible aux fluctuations de la matière, aux métamorphoses du monde. Pour Diderot la matière du monde apparait comme un entrelacs quasi insensé de courants incessants. « Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces…Tout est en un flux perpétuel… Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. » Il y a pour Diderot une diversité à la fois chaotique et mutante du monde qui n’est pas si éloignée me semble-t-il de la vision du tao. « Qu’est-ce que le monde ? Un composé sujet à des révolutions, qui toutes indiquent une tendance continuelle à la destruction ; une succession rapide d’êtres qui s’entre-suivent, se poussent et disparaissent : une symétrie passagère ; un ordre momentané. »

C’est pourquoi aussi la conversation (et même l’art de la conversation) n’est pas pour Diderot une caractéristique humaine, c’est plutôt une caractéristique de la matière. Pour Diderot par exemple, les atomes, les molécules, les flux d’atomes, les flux de molécules eux aussi parlent, eux aussi s’adressent la parole. Pour Diderot les flux de la matière s’adressent des signes de reconnaissance ou de connivence. Par ce sentiment d’une conversation moléculaire de la matière Diderot est proche de Deleuze.

 

« C’est une chose singulière que la conversation, surtout lorsque la compagnie est un peu nombreuse ; voyez les circuits que nous avons faits. Les rêves d’un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites. Cependant, comme il n’y a rien de décousu ni dans la tête d’un homme qui rêve, ni dans celle d’un fou, tout tient aussi dans la conversation ; mais il serait quelquefois bien difficile de retrouver les chainons imperceptibles qui ont attiré tant d’idées disparates. Un homme jette un mot qu’il détache de ce qui a précédé et suivi dans sa tête ; un autre en fait autant ; et puis attrape qui pourra. Une seule qualité physique peut conduire l’esprit qui s’en occupe à une infinité de choses diverses… La folie, le rêve, le décousu de la conversation consistent à passer d’un objet à un autre par l’entremise d’une qualité commune. » Ce qui intéresse Diderot c’est la structure rhizomatique de la conversation, la structure par laquelle la parole entrelace de manière inextricable la raison et la déraison. Ce qui intéresse Diderot dans la conversation, c’est la cohérence même de son délire, ce sont à la fois les formes rationnelles de la déraison comme les formes délirantes de la raison.

 

Ce qui est admirable dans l’œuvre de Diderot, c’est la coïncidence extrêmement vivace entre la profusion de son savoir et sa manière de jouer avec ce savoir. Peu d’hommes au 18ème siècle étaient aussi savants que Diderot, et peu d’hommes avaient en même temps une attitude aussi désinvolte et joueuse envers le savoir. Diderot fut en effet à la fois cet homme qui élabora l’encyclopédie avec une ténacité prodigieuse et qui pourtant ne prit jamais la connaissance au sérieux. Diderot fut ainsi cet homme qui littéralement joua à chaque instant l’encyclopédie à la loterie, joua à chaque instant le travail de l’encyclopédie à la loterie de ses humeurs, de ses caprices et de ses sentiments. (A notre époque, je ne vois que des écrivains comme P. Sollers ou U. Eco pour retrouver cette attitude sur un mode cependant mineur.)

 

J’ai le sentiment que Diderot fut de tous les philosophes le plus joueur. A la différence de Nietzsche, le jeu n’était pas pour Diderot uniquement un idéal, c’était un geste de son existence et par conséquent de son écriture, du style de son écriture. Nietzsche revendiquait le jeu et la joie cependant ses livres n’étaient pas si joueurs et joyeux que cela. A l’inverse Diderot écrivait comme il jouait avec ses phrases. Diderot écrivait à la fois comme il s’amusait avec ses phrases et comme il les mettait en jeu, comme il les pariait, comme il les jetait dans le vide pour défier le hasard, pour voir ce que le hasard allait alors pouvoir bien répondre à cela. Ecrire aura été ainsi surtout pour Diderot quelque chose comme avoir une conversation effrénée, effrontée, exaltée avec le hasard, conversation avec le hasard grâce à laquelle il improvisa avec une jubilation insouciante la forme de son destin.

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 Je n’ai pas fini Jacques le Fataliste parce qu’il m’a semblé que ce livre, incroyable, était aussi construit sur un procédé un peu répétitif, insistant. Quoi qu’il en soit, il me semble avoir mieux compris votre admiration pour la philosophie des Lumières, pour cette clarté, logique que j’ai souvent ressentie lors de ma lecture de A Oui.Voici quelques impressions au sujet de votre livre.

-Ce que je préfère ce sont les audacieux rapprochements de mots qui parfois induisent un sens inouï, inconnu, fou. C’est extraordinairement risqué d’écrire ainsimais, chez vous, cela fonctionne à merveille.
 - J’ai parfois l’impression que certains mots relèvent du jargon(ça, gomme, instant instant, gag, ready made, par exemple). Ce vocabulaire récurrent créé, néanmoins, des effets de résonnances dans un livre total. Ces mots orchestrent peut-être le rythme de A Oui. Quelques une de vos phrases sont écrites avec plusieurs de ces mots et votre livre semble alors se suffire à lui-même. Cet ensemble minimal de mots exprime une forte cohérence qui donne l’impression de lire un dictionnaire où chaque mot se définit l’un par l’autre grâce à l’attention que vous portez à chacun d’eux. Je me permets un rapprochement avec mes courants qui ont tous été imaginés (puis écrits) à partir d’un seul mot, perdu.
- J’ai été plus sensible aux phrases impersonnelles qui ne soutiennent pas forcément une opinion. Par exemple, la page 401 (Extraits).

-Mon attachement monomaniaque pour l’unité d’une feuille m’aurait conduit à ne choisir qu’un seul thème par page. Pour les mêmes raisons, j’aurai mis la table des matières au début de l’ouvrage et classé tous les thèmes dans l’ordre alphabétique.
-Les fréquentes répétitions du thème à chaque début de phrases impriment un élan lyrique (psalmodique ?) à votre livre ; si cette méthode peut sembler parfois un peu monotone, elle permet aussi de cerner l’unité d’une idée ou peut-être d’une émotion.J’ai souvent été entraîné par des émotions lors de ma lecture mais ma pensée (ou la vôtre)a presque toujours fait barrage,à point nommé,à cet élan : cela me convient.
-J’apprécie vivement vos premières phrases qui « définissent » chacun de vos thèmes. Ce sont les meilleures, à mon avis, d’autant que ce sont souvent de courtes métaphores.
-Vos néologismes sont toujours opportuns. Christproquo, par exemple.
-Les thèmes que je préfère sont ceux qui ne sont pas habituellement traités par la poésie : téléphone, électricité, machine…

Votre travail est puissant surtout parce qu’il s’appuiesur une construction et un style neuf, sans précédent à ma connaissance.

 

Avec mes salutations amicales,

Philippe Jaffeux

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Merci pour l’envoi des notes de lecture de A Oui. Ce que vous dites à propos des mots seuls et perdus serait à rapprocher d’un extrait du Degré Zéro de l’Ecriture de Barthes. « Le mot éclate au-dessus d’une ligne de rapports évidés (…). La densité du mot s’élève hors d’un enchantement vide, comme un bruit et un signe sans fond, comme « une fureur et un mystère ». (…) Ces mots-objets sans liaison, parés de toute la violence de leur éclatement, dont la vibration purement mécanique touche étrangement le mot suivant mais s’éteint aussitôt, ces mots poétiques excluent les hommes, (…) ce discours debout est un discours plein de terreur, c’est-à-dire qu’il met l’homme en liaison non pas avec les autres hommes, mais avec les images les plus inhumaines de la Nature : le ciel, l’enfance, la folie, la matière… ».

 

Ce que vous dites aussi à propos des effets de résonnance qui résultent de l’ascèse lexicale de mon style me semble exact. Malgré tout, la forme rythmique que j’essaie d’inventer à l’intérieur de A Oui n’est pas musicale, elle serait plutôt sculpturale ou encore calligraphique. Chaque phrase affirme un rythme particulier du silence. Chaque phrase affirme une manière particulière de sculpter le silence, une manière particulière de sculpter un rythme de silence.

 

Pour éviter un malentendu au sujet de Diderot. Je n’ai aucune affinité avec la philosophie des Lumières. Montesquieu, Voltaire ou Rousseau ne m’intéressent pas. C’est seulement Diderot qui me passionne. Je n’éprouve en effet aucun attrait pour la lumière de la raison. Ce qui me plait chez Diderot, c’est plutôt une forme de clarté aveugle, la clarté aveugle provoquée par le feu de la conversation.

 

 

 

Pour Mc Luhan, l’imprimerie est ce qui a produit la visualisation du langage. Selon Mc Luhan avant l’imprimerie, le langage n’était pas vu, il était seulement lu, le langage était lu sans être vu. A partir de l’imprimerie le langage est à la fois lu et vu. Mc Luhan insiste sans cesse sur la relation entre l’alphabet (l’alphabet imprimé) et le sens de la vue. L’univers de l’alphabet imprimé privilégie systématiquement le sens de la vue. « L’exemple du monde grec démontre qu’un peuple qui n‘a pas assimilé la technologie de l’alphabet ne s’intéresse pas aux apparences visuelles. » L’univers alphabétique amoindrit ainsi les relations entre les cinq sens, il amoindrit les connivences entre les cinq sens. Pour Mc Luhan, l‘imprimerie change le langage en spectacle et même en panorama, en panorama quasi cinématographique. « La typographie peut être comparé au cinéma. (…) Le lecteur fait défiler les lettres devant ses yeux à une vitesse qui lui permet de suivre le déroulement de la pensée de l’auteur. »

 

Roland Barthes a écrit dans L’Obvie et l’Obtus deux textes élégants à propos des lettres : L’Esprit de la Lettre et Erté. Il y a dans ces textes de nombreuses remarques intéressantes, celle-ci par exemple : « L’écriture est faite de lettres. Soit. Mais de quoi sont faites les lettres ? » Les lettres seraient formées de gestes, de gestes de sensation. Ou encore les lettres seraient formées de schèmes, de schèmes de sensation, de schémas de sensation, et qui sait de schèmes d’imagination (pour reprendre un concept de La Critique de la Faculté de Juger de Kant). Barthes le dit très bien. Les lettres seraient peut-être les schèmes mêmes de la pensée ou encore les schèmes de la pulsion métaphorique « La lettre tue et l’esprit vivifie, ce serait simple s’il n‘y avait précisément un esprit de la lettre qui vivifie la lettre : ou encore si l’extrême symbole ne se trouvait être la lettre elle-même. » Ainsi selon Barthes, la lettre est symbolique et le symbole littéral.

 

Barthes note encore ceci « Tel est le pouvoir de l’alphabet : retrouver une sorte d’état naturel de la lettre. Car la lettre si elle est seule est innocente : la faute, les fautes commencent lorsqu’on aligne les lettres pour en faire des mots. » Les mots alignent les lettres à travers l’angoisse du on, à travers l’angoisse distraite du on, à travers l’angoisse distraite de l’anonymat.

 

 

«  L’écriture est une pratique effrayante dès que l’alphabet n’a plus peur d’être une image ridicule. » « Il était fier de vivre seul avec sa voix qui agonisait au contact d’une foule de lettres ridicules. »

Il y aurait ainsi un aspect dérisoire de l’alphabet. L’alphabet révèlerait une constellation de dérision, une structure cosmique de la dérision. L’alphabet serait l’image dérisoire du cosmos. Il y a pour vous à la fois une gloire et une dérision de l’alphabet. Pour vous la gloire de l’alphabet est aussi flagrante que sa dérision. L’alphabet sait tout et en même temps, cette omniscience de l’alphabet ne nous apprend rien, elle est équivalente à une bêtise enfantine, à un non-savoir puéril. « Son enfance détournait l’écriture des adultes vers un alphabet omniscient. » Votre écriture révélerait ainsi le détournement enfantin de l’alphabet, la séduction enfantine de l’alphabet. (Malgré votre réticence à propos de cette idée, j’insiste : séduire étymologiquement veut dire détourner de son chemin).

 

« Les mots sont moins drôles que les lettres parce que nous devons respecter l’orthographe. »

Il y aurait une sorte de rire secret qui parcourt votre écriture comme un frisson, un frisson d’absurdité, un rire secret semblable à une ébullition de dessins, à une ébullition de lettres dessinées, l‘ébullition bizarre d’un burlesque invisible.

 

Selon Chesterton, le Christ lui-même était ainsi doté d’une sorte de rire secret. C’est comme si selon Chesterton, l’existence du Christ avec ses douleurs, ses colères et sa charité avait été une manière de sauvegarder intacte la forme prodigieusement paradoxale de son rire. « Je le dis avec respect : il y avait en cette personnalité incomparable un rien de timidité, appelons-la ainsi. Il y a quelque chose qu’il a caché quand il est monté sur la montagne pour prier. Il y a quelque chose qu’il couvrit toujours d’un silence abrupt ou d’un isolement impétueux. Il y avait une chose trop grande pour que Dieu pût nous la montrer quand il marchait sur notre terre, j’ai parfois imaginé que c’était son rire. » Chesterton

 

« Les dieux lui adressaient une prière dès qu’il commença à rire de sa foi. »

De même la tentation absurde de votre écriture serait peut-être d’essayer de rire de la foi avec les lettres afin que les nombres divins vous adressent des prières.

 

« Le rôle du rire consiste à ne pas prendre au sérieux ce qui est susceptible de nous divertir. »

Le jeu du rire est de détruire en même temps la croyance religieuse et le divertissement (au sens de Pascal). Le jeu du rire est de détruire à la fois la croyance religieuse sans divertissement, le divertissement sans croyance religieuse, la croyance religieuse en tant que divertissement et le divertissement en tant que croyance religieuse. Le jeu du rire est ainsi de révéler le hasard de la tragédie, l’insouciance de la tragédie, le hasard d’insouciance de la tragédie. « L’écriture est une activité sérieuse si elle révèle un alphabet qui joue avec notre enfance. » Quand l’alphabet joue avec notre enfance, l’écriture révèle le geste d’insouciance de la tragédie. Quand le feu d’irresponsabilité de l’alphabet joue avec la main de hasard de notre enfance, l’écriture révèle le geste d’insouciance de la tragédie.

 

« Le feu précède les hommes puisque l’invention du rire devança celle de l’alphabet. »

Ainsi de même c’est comme si l’alphabet de l’électricité révélait la forme d’un rire du feu, la forme d’un rire du feu antérieur à la préhistoire elle-même. « exister consiste à être foudroyé par des lettres et des nombres qui révèlent l’antériorité d’un alphabet électrique sur une écriture préhistorique. » L’alphabet de l’électricité révélerait le rire de feu du vide, le rire de feu du vide antérieur aux hommes, antérieur aux différentes espèces animales et antérieur à la matière même du monde, rire de feu du vide qui précisément provoquerait l’apparition de la matière par ses métamorphoses mêmes.

 

« Les lettres courent les unes après les autres afin que l’immobilité s’échappe de notre pensée. »

Il y a pour vous une course des lettres. Le discours de l’homme ne serait qu’une façon de réitérer cette course des lettres. C’est comme si pour vous à la fois, les lettres tournaient autour du monde et le monde tournait autour des lettres. Ou encore comme si chaque lettre révélait une manière de tourner du monde, comme si chaque lettre révélait une tournure particulière du monde. Cette course des lettres serait peut-être aussi comparable à ce que les aborigènes d’Australie appellent les pistes de chant. Cette invention d’une piste de chant par les aborigènes est rigoureusement l’inverse de notre idée occidentale de route. En effet selon les aborigènes pour aller par exemple d’un point à un autre dans le désert, chacun doit inventer son propre chemin, chacun doit inventer sa propre voie qui apparait semblable à la trajectoire de sa voix. Les aborigènes cheminent en chantant, il n’y a pour eux aucune différence entre le chant et le chemin, le chant révèle la forme même du chemin. Et utiliser la piste de chant d’un autre homme reste pour eux tabou. (Ainsi un homme n’a pas le droit d’utiliser la piste de chant d’un autre homme, voyager sur la piste de chant d’un autre homme est pour eux un délit, quelque chose de semblable au geste de voler ou de tuer une âme). C’est pourquoi ces pistes de chant ne peuvent être partagées que grâce à des procédures rituelles extrêmement subtiles. Ainsi chaque lettre dessinerait une piste de chant particulière du monde, une voie de voix particulière du monde. Chaque lettre serait une piste de chant antérieure à l’humanité même, que nous suivons et que nous oublions en même temps quand nous bondissons d’une lettre à une autre, geste de suivre et d’oublier chaque lettre qui ressemble à la fois à un hommage et à une trahison. (Selon un physicien dont j’ai oublié le nom, la piste de chant serait peut-être aussi une excellente métaphore pour évoquer le mouvement quantique des électrons.)

 

« Les lettres sont des traces qui nous suivent lorsqu’elles perdent la piste de la parole. »

Ou encore les lettres apparaissent comme les pistes de chant du vide à l’instant où nous oublions la parole, à l’instant où nous jouons à perdre les traces de la parole, à l’instant où nous jouons à oublier les traces de la parole.

 

« Il faisait vingt-six tours sur lui-même pour se retourner sur son passé d’analphabète. »

Ainsi les lettres seraient aussi les tournures du vide, les tournures du zéro que j’évoquais dans ma première correspondance. Chaque lettre dessinerait la trajectoire d’une tournure du vide, chaque lettre inscrirait la trajectoire d’une tournure du vide, la piste de chant d’une tournure du vide. Chaque lettre dessinerait la voie de voix d’une tournure du vide, la piste de chant d’une tournure du vide en deçà même de la parole.

 

« Il dessinait le silence avec des lettres afin de voir sa voix. »

J’aime beaucoup la simplicité intense de cette phrase. Grande phrase simple, quasi schématique. Phrase de vieux calligraphe sage, phrase semblable aux papiers découpés de Matisse à la fin de son existence. Phrase ultra exacte, phrase de tao ultra exacte. Il y a une prodigieuse décantation de temps à l’intérieur de cette phrase, une prodigieuse densité aérienne de temps, phrase où la densité même du temps danse, phrase où la densité même du temps danse à l’intérieur de la translucidité de l’air.

 

« Il fut délivré par le vide dès que les lettres conquirent une image silencieuse de sa voix. » 

Les lettres révèleraient l’image taciturne de la voix, taciturne c’est-à-dire qui tourne en silence. Les lettres révèleraient les différentes manières de tourner en silence de la voix. Chaque lettre donnerait à sentir les gestes de danse de la voix, les postures de danse de la voix, les manières de danser de la voix, les gestes de danse tourbillonnante et torsadée de la voix. Les lettres dessinent la délivrance du vide, la délivrance du vide à l’intérieur de la voix. Les lettres révèlent les dessins de délivrance du vide à l’intérieur de la voix. Les lettres dansent les dessins de délivrance du vide à l’intérieur de la voix. Les lettres révèlent les différentes manières de disparaitre du corps à l’intérieur de la voix, les différentes manières de disparaitre du corps comme danse de la voix, comme danse d’éclipse de la voix, comme danse de vertige de la voix.

 

« le squelette du vide »

Les lettres révèlent le squelette du vide. Les lettres essaiment le squelette du vide. Les lettres essaiment les tournures de squelette du vide. Les lettres essaiment les hypothèses de squelette du vide. Les lettres dessinent les hypothèses de squelette du vide. Les lettres hasardent les hypothèses de squelette du vide. Les lettres dansent les hypothèses de squelette du vide. Les lettres dessinent les hypothèses de squelette du vide comme danse taciturne de la voix. Les lettres dansent les hypothèses de squelette du vide comme dessins taciturnes de la voix.

 

« Sa pensée se rapprochait du vide s’il priait pour remplir la distance entre sa voix et l’écriture. »

C’est comme si pour vous le vide était la mutation d’espace comme la réversibilité de temps entre la voix et l’écriture. Et la seule manière d’inventer un contact entre la voix et l’écriture c’est de saturer le vide, de saturer les tournures du vide. Ces tournures saturées du vide seraient peut-être semblables à celle du vent. Le vent ce serait la clameur du vide, la tournure saturée du vide comme clameur. (Même si cette clameur du vide est aussi pour vous semblable au murmure du silence « Il entendit le murmure du silence lorsqu’il baissa la voix pour écouter la clameur du vide. »)

 

« Les lettres sont séparées par le vide afin que le silence imprime un mouvement à l’alphabet. »

Ce qui relierait votre vision de l’alphabet à la pensée orientale (au tao par exemple) ce serait peut-être la formule imprimer un mouvement. Pour vous imprimer ce n’est pas fixer les lettres ; c’est à l’inverse le mouvement des lettres qui imprime des images, qui imprime des images du vide entre terre et ciel. Pour vous la lettre n’est pas fixité, la lettre est mouvement. Ce qui est fixe, ce n’est pas la lettre, c’est le mot. Le mot fixe le mouvement des lettres. Le mot fixe le mouvement aléatoire des lettres. Le mot fixe le mouvement atomique et moléculaire des lettres. Il y a peut-être ainsi aussi dans votre écriture un aspect présocratique, disons quelque chose de démocritéen. « Il existe un grand vide dynamique dans lequel il y a un nombre illimité de lignes de force qui s’appellent atomes. » note H. Wismann à propos de Démocrite. Pour vous, il y a un grand vide dynamique dans lequel les lignes de force des nombres s’appellent lettres.

 

« L’alphabet réceptionne vingt-six lettres anonymes en vue de nous accorder sa bienveillance. »

Il y a pour vous une bienveillance de l’alphabet. L’alphabet serait semblable à la bienveillance du hasard, à la forme d’un hasard qui veille sur nous, la forme d’un hasard qui veille au bien, qui veille au grain du bien, qui veille au grain du bien en deçà de la loi et de la transgression de la loi, la forme d’un hasard qui veille au grain illégal du bien, grain illégal du bien qui serait comparable à la poussière de lumière du papier, aux particules de lumière du papier.

 

Il y a une puissance du et, une intensité du et à l’intérieur de l’alphabet. L’alphabet serait ce qui affirme chaque lettre comme forme du et, comme posture du et, comme tournure du et. L’alphabet révélerait les circonvolutions du et, les voltes du et, les volutes du et, les courts-circuits du et, les courts-circuits voltaïques du et. Je parle ici du Et tel que le pense Deleuze. « Substituer le Et au Est. (…) Le Et comme extra-être, inter-être (…). Penser avec Et, au lieu de penser Est, de penser pour Est. » (Dialogues). L’alphabet révélerait l’affect du et, l’affect de bienveillance comme de bestialité du et. L’alphabet révèlerait l’affect d’absurdité du et, l’affect de bienveillance absurde, l’affect de bestialité absurde du et, l’affect d’aberration du et, l’affect de bienveillance aberrante, de bestialité aberrante du et. L’alphabet révèlerait l’affect de hasard du et, l’affect de hasard aberrant, l’affect de hasard absurde du et.

 

« Il y a une sobriété, une pauvreté, une ascèse fondamentale du et. » Deleuze.

L’alphabet révèlerait ainsi l’affect de hasard ascétique, l’affect d’ascèse aléatoire du et. L’alphabet indiquerait que le hasard comme le et ont des sentiments et que les sentiments du hasard comme du et s’entrelacent précisément à l’intérieur des lettres, s’entrelacent précisément par les lettres.

 

L’alphabet révèlerait le feu du et, la flambée du et, le flamboiement du et, l’affect flamboyant du et, l’affect de hasard flamboyant du et. « Et …et …et, le bégaiement. » Deleuze. L’alphabet révèlerait le bégaiement du et, le flamboiement de bégaiement du et, l’affect de bégaiement du et, l’affect de bégaiement flamboyant du et, le hasard de bégaiement du et, le hasard de bégaiement flamboyant du et, l’affect de hasard bégayé, flamboyant bégayé du et, la bêtise du et, le hasard de bêtise du et, le flamboiement de bêtise du et, le flamboiement de bêtise bégayée du et, la béance du et, l’affect de béance du et, le hasard de béance du et, le hasard de béance bégayée, flamboyante bégayée du et.

 

« Il apprenait d’autres langages que la parole dans l’espoir de devenir humain. »

Ainsi à la différence de Deleuze vous avez le sentiment qu’il y a un devenir humain. Deleuze pensait en effet que l’homme était justement l’instance qui interdisait le devenir. « On ne devient pas homme, pour autant que l’homme se présente comme une forme d’expression dominante qui prétend s’imposer à toute matière, tandis que femme animal ou molécule ont toujours une composante de fuite qui se dérobe à leur propre formalisation. » (Critique et Clinique). Pour vous, la danse des nombres et des lettres est ce qui provoque un devenir humain. Pour vous, la danse des nombres et des lettres révèle la forme d’un devenir humain en dehors de l’être, le devenir humain comme mouvement du et en dehors de l’être, ou encore le devenir humain comme mouvement effectif du et, mouvement efficient du et, mouvement opportun du et à l’intérieur du feu. (La danse des nombres et des lettres serait peut-être aussi une manière de parvenir au port du feu, au port du feu entre terre et ciel, à la portée musicale du feu entre terre et ciel.)

 

« L’objectif de l’alphabet est d’apparaitre impressionné par l’image d’une émotion magique. »

Ce que vous cherchez à atteindre ce serait l’influence incessante d’une émotion magique, une manière d’imaginer à la fois l’alphabet par la magie de l’électricité comme une manière d’imaginer le devenir humain par le mouvement de danse des nombres et des lettres. Ce que vous désirez ce serait que le mouvement de danse des nombres et des lettres s’imprime sur le corps de l’homme pour transmuter ainsi l’être humain en devenir humain de et, en devenir humain comme mouvement féerique de et. Il y a une grande puissance de féerie dans votre écriture. L’alphabet de l’électricité est une force féerique. L’alphabet de l’électricité est une manière de féeriser le devenir humain de et.

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Stupéfiant !...je veux dire que je suis paralysé (d'autant plus !), sans voix suite à la lecture de votre mail.Votre capacité à assimiler et à transmettre la pensée des autres est surprenante ainsi que votre façon de retranscrire vos impressions de lecture (Barthes, Mc Luhan…).

Il serait peut-être préférablede ne plus parler de mon Alphabet. Celui-ci est aussi le vôtre lorsque vous le lisez et, à ce moment-là, c’est vous qui le créez, il ne m’appartient plus. Votre ton est, plus que précédemment peut-être, tout à fait juste. J'ai pensé au "regardeur" de Duchamp,qui, en fin de compte, est le véritable créateur de l'œuvre. Le Ready Made me fait d'abord penser à une pratique mystique (solitaire) du renversement qui est inhérente à diverses traditions spirituelles (le tao, certaines écoles bouddhistes ou le christianisme avec Saint Jean de la Croix et peut-être Baselitz enpeinture). J'essayerai de vous reparlez de cela (ce que vous nommez si bien la réversibilité) car c'est un sujet qui m'intéresse particulièrement. Votre analyse n'est pas du tout tirée par les cheveux...Cheveux qui sont sous une tête qui, à mon avis, nous joue souvent de mauvais tour (intellectualisme, en particulier).    
 

Ce que vous écrivez, à propos de Mc Luhan et du sens de la vue (à rapprocher de la phénoménologie, peut-être) m'a beaucoup intéressé. La peinture ou la parole devrait être l'aboutissement de mon processus de création, celui d’un écrivain devenu analphabète. Je suis content de savoir que vous aimez la peinture.Les écrits de certains peintres (Kandinsky, Delacroix et surtout Dubuffet) ont déterminé mon entrée dans l’alphabet. J'apprécie les derniers travaux de Matisse parce qu'il avait alors un rapport très particulier avec ses mains, ce qui est aussi mon cas. Est-ce que les peintres et les analphabètes sont plus proches de l’universel que les écrivains ? La lettre étouffe-t-elle l’esprit ? Je me plais (complais ?) à croire que les lettres sont des images, des traces qui pourraient nous permettre de refléter la forme et les couleurs de nos paroles. Le rapport de Ponge avec la peinture, la nature et « le monde muet des choses »m’impressionne d’autant que ce poète semble penser et écrire comme un peintre.

En ce qui concerne notre échange j'ai parfois la sensation que l'immédiateté relève de la bizarrerie (d'une étrange intuition) et réciproquement.J’ai le sentiment que nos lettres et l’alphabet s’envolent lorsque notre correspondance prend pied dans la perception d’un instant. Par exemple : dès que j’ai écrit imprimer un mouvement, j'ai pensé que vous évoqueriez un jour ces mots. Ponge parle aussi d'une sympathie inhérente aux liens entre artistes ; et je dois vous avouer qu'au travers de nos échangesje ressens une relation de la sorte.La correspondance est-elle affaire de morale ? Je sais seulement que la morale est une méthode de travail (l’unique stratégie ?) indispensable aux écrivains. Je suis la conclusion de tout ce j’ai pensé, éprouvé, dit et…écrit. C’est pour cela que la morale (être en accord avec soi-même) est incontournable ; l'aboutissement de toutes choses ?

 

Mondrian est un peintre qui me fascine. Tout l’art abstrait se consolide au contact de sa rigueur. Parvenir à une telle perfection dans la mise en forme d’une obsession est proprement surhumain. Les lettres ne réussiront jamais à atteindre cette transcendance. C’est à son œuvre que je voudrais me référer lorsque j’emploi le mot « spiritualité ». Les peintres ont peut-être un rapport moins violent, plus lumineux et humain à la création parce qu’ils travaillent avec leurs mains.

 

Bien à vous,

 

Philippe (Jaffeux)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

L’alphabet dépasse les ordinateurs grâce à la vitesse de l’électricité. Une énergie se déplace entre mes mots parce que le vide est à l’origine de mes phrases. Les mots peuvent devenir des objets s’ils sont enchantés. Chaque mot transporte une magie, une contradiction qui lui permet de trouver sa place en fonction d’un contexte ; c’est la raison d’être de mes courants. Les mots me servent d’abord à vivre indépendamment de mes semblables ; ils m’aident à me retrouver seul face à une énergie, un mystère, des morts. Ce lien avec une énergie est peut-être comparable à celui que vous avez évoqué (Barthes) avec les images les plus inhumaines de la Nature : le ciel, l’enfance, la folie, la matière.

Le silence a un rythme parce qu’il peut être écouté comme de la musique. Le silence peut être saisi aussi comme un certain aboutissement ou éclaircissement du temps.En ce sens, les peintres sont les seuls à savoir arrêter le temps.

 

Quoi qu’il en soit, je « vois » ce que vous voulez dire. A ce propos, cette expression -voir ce que quelqu’un veut dire-  convient très bien à mon écriture (et peut-être aussi à la vôtre), cette expression pourrait très bien illustrer Alphabet. A mon avis, c’est notre rapport au temps qui estdifférent (heureusement). Votre écriture me semble s’inscrire dans une véritable durée picturale ; celle d’une lecture plastique, voire contemplative. Mes textes, hormis le parti pris des contraintes et du visuel, sont la résultante d’un état, d’une longue mise en condition liée à la musique essentiellement. La musique me permet d’abandonner ce monde, de m’oublier (ainsi que mon corps), de transformer le travail en plaisir ; rien de très original là-dedans mais la musique devient une aide à la concentration, le support invisible de mes créations. La musique que j’écoute (Stravinsky ou Little Richard) est essentiellement liée à une sorte de frénésie envoûtante, hystérique peut-être. Le plus souvent une rythmique fondée sur un élan spirituel ; il y a  un lien évident entre l’état de mes nerfs endormis et mon attirance pour ce qui pourrait les réveiller.

Dans AOui, ce qu’il y a d’un peu étrange (qui peut paraître ennuyeux) ce sont les répétitions de mots ou de tons mais, en fait, c’est peut-être ce qui me semble le plus important ; une voie de passage vers un au-delà de l’écriture (ma bête noire), vers le mystère de l’alphabet.     

Je ne sais pas si la pensée de Mc Luhan peut être réactualisée en regard de la "révolution numérique." Ses analyses étaient peut-être prémonitoires : aujourd’hui, les lettres numérisées deviennent, de fait, des images lisibles. L’air de notre temps est, pour le meilleur et pour le pire, aspiré par les images. Mes textes sont des symptômes de cette évolution et peut-être que vos intentions sculpturales ou calligraphiques relèvent aussi de ce nouvel état du monde. Les lettres seraient-elles, de nos jours, captivées par le silence des images ? Les images de la poésie électronique prennent le relais de la poésie visuelle. La typographie peut d’autant plus être comparée au cinéma. J’ai suivi les cours de Gérard Blanchard (« Scriptovisuel ») qui ont certainement influencé mon travail.

L’islam a l’avantage d’avoir su révéler la divinité des lettres. Le Coran attribue un caractère sacré à l’alphabet arabe. L’art calligraphique prend tout son sens grâce à l’islam qui, comme le judaïsme, s’oppose à la représentation figurée, vecteur d’idolâtrie. En ce qui concerne l’esprit de mes lettres, je les situerais plus du côté du Coran que de la parole des Evangiles. Le divin c’est aussi la fin de ce que vous appelez l’angoisse distraite de l’anonymat liée au on. L’innocence de l’alphabet s’amplifie à proportion de son essor vers une dimension universelle. Les mots et les lettres redeviennent alors eux-mêmes : pures formes qui préexistent à la parole et au sens ; mes yeux prennent alors de l’ascendant sur ma voix.

 

J’apprécieparticulièrementla manière avec laquelle vous donnez à voir le squelette de votre pensée, son cheminement et son approfondissement lié à une accumulation de phrases de plus en plus dense. C’est une méthode, basée sur la répétition et la variation, qui finit, le plus souvent, par une association de deux mots riches de sens, de deux mots clefs. Par exemple, dans votre dernier mail : Chaque phrase affirme un rythme particulier du silence. Chaque phrase affirme une manière particulière de sculpter le silence, une manière particulière de sculpter un rythme de silence.J’ai l’impression que ce procédé évitera toute forme de ratiocination tant qu’il s’appuiera sur un élan vers l’inconnu ; vers des ouvertures et des « possibles ». Au moyen de cette technique, vous pourriez définir ce que vous appelez votre ascèse lexicale. Il y a un étrange jeu entre ma pensée et l’acte d’écrire qui me conduit moi aussi à creuser mon sillon minimaliste. C’est à ce niveau-là que je ressens au mieux A Oui.

La poésie, l’écriture est une activité tout aussi absurde que notre présence sur cette planète. En ce sens, je crée pour venir à bout de la création et j’utilise l’alphabet pour en finir avec l’écriture. L’art comme expression d’une subjectivité n’est-il rien d’autre qu’un détournement particulier à chaque auteur ?

 

Burlesque invisible : je comprends très bien. Mon rire est au meilleur de sa forme lorsque je suis seul et il est, la plupart du temps, le support d’une forme d’autodérision. C’est en ce sens que j’entends votre usage de burlesque invisibleque je rapproche aussi de l’utilisation que vous faites du mot gag.

Ce que vous écrivez sur le rire est très pertinent. J’associe souvent, pour le meilleur et pour le pire, mon rire à une forme d’irresponsabilité (Nietzschéenne) et votre analyse m’a d’autant plus intéressé. Le rire de feu du vide est un excellent raccourci ; la pression du vide (son feu) créé l’énergie noire d’un alphabet cosmique (en expansion) et tout cela dans un grand éclat de rire.
Quant à l’enfance, je ne sais pas trop quoi vous dire si ce n’est qu’elle a été la seule période heureuse de ma vie, comme pour beaucoup de gens d’ailleurs.


Notre rapport au sens est différent :Je me fourvoie parfois dans la recherche d’un sens envahissant, lorsque mes phrases prennent la forme de slogans, par exemple. Mes courants essayent avant tout d’être les ressorts d’un mouvement déstabilisant. Cette intention m’éloigne de vos motsporteurs d’une fureur et d’un mystère. J’oriente la densité des mots que j’utilise vers un sens plus ou moins évident qui, dans le même temps, doit s’inscrire dans une dimension inhumaine, surréelle. Je comprends bien ce que vous nommez la piste de chant, la voix de voie puisque l’élan d’un hasart créateur est à l’origine de chacun de mes courants.

 

Dans mes phrases le mot « lettre » peut, le plus souvent, être remplacé par « mot ». L’alphabet n’est pas seulement un système de signes qui nous permet de retranscrire notre parole, c’est une énergie inconnue, inexplicable, qui est à l’origine de toutes choses. Le chant de l’alphabet se propage au travers de l’électricité grâce aux images et aux nombres parce qu’il puise son énergie dans des forces électromagnétiques, cosmiques et divines. Si je m’engage sur une piste de chant c’est afin de donner un sens, c'est-à-dire un élan, à mes contradictions. Celles-ci sont, avant tout, un moyen de rendre possible  l’impossible ; donner une place à un vide paradoxal, comme a pu le faire la physique quantique, par exemple. En ce sens, il est important que l’écriture s’inspire de la dynamique de la parole, là où rien n’est figé, où tout est encore possible. Quoiqu’il en soit, c’est au moyen d’un retournement, d’une tournure du vide que je "m’individualise" (Deleuze). J’existe par le truchement d’une création mais, dans le même temps, je rejoins un grand tout planétaire (humain) ou cosmique (divin). C’est grâce (et « la grâce », aussi) à ce geste, cette danse, cette envolée que mes courants pourraient peut-être trouver un sens. (…) Cet instant détermine une disparition de la transcendance dans l’immanence (et réciproquement) parce qu’il fonde un surgissement du vide et, dans le meilleur des cas, l’apparition d’une phrase irréelle. Mes courantstentent de libérer des mots qui sont prisonniers de la communication, du sens commun, de la sociétéet de la culture. La nature exprime le feu et le rire du vide car la nature du vide se situe au commencement et à la fin de toutes choses.

Le vide a peut-être généré le vent. Le vent préexiste à tout y compris à la création de notre planète. Le vide est à l’origine du mouvement qui a renversé le temps afin de créer l’espace. La dynamique, le mouvement, les mutations, l’éternel changement, les fondements cosmiques du Yi King, les chants de Milarepa, l’incessante succession des morts et des renaissances qui ne peut être stoppées qu’au moment de l’acte créateur, le karma… tout cela a une grande importance pour moi.

 

Il dessinait le silence avec des lettres afin de voir sa voix. Merci. Après avoir écrit ce courant, j’ai aussi pensé qu’il était très bien parce que simple, évident.

Et plutôt que est : je crois que cela convient très bien à mes textes ainsi qu’aux vôtres peut-être. J’ai accumulé 1820 hasards pour former ma série de courants blancs. Le cours d’une existence peut en effet être résumé aux innombrables passages d’une pensée (d’un instant, d’un hasard) à une autre.

Il apprenait d’autres langages que la parole dans l’espoir de devenir humain. J’aurai peut-être dû écrire : dans l’espoir d’être humain car ce que je voulais dire c’est que tous les langages sont humains sauf la parole. Je n’ai pas pensé au devenir philosophique. Si nous sommes déjà des hommes, je ne vois pas, non plus, comment nous pouvons avoir un devenir humain.

 

Pour conclure, merci pour : l’alphabet de l’électricité est une force féerique. C’est un très bon courant et je ne l’ai pas écrit.

 

A bientôt, 

Philippe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

 

Merci pour l’envoi de Courants VI (Le Vide) et VII (L’Attente). Merci aussi pour votre lettre, pour son ampleur exacte. Malgré tout, c’est cette fois à mon tour de ne pas parvenir à suivre votre rythme. En effet je n’ai pas encore lu l’intégralité de Courants VI. J’ai cependant déjà écrit des réponses en marge des Courants I à V (un peu à la manière des moines du Moyen Age). Elles ne sont pas encore dactylographiées. Je vous promets de vous envoyer ces réponses un jour (je ne sais quand, pas avant quelques mois). J’ai aussi écrit d’autres notes éparses à propos de l’hésitation, de la musique, et de la stylisation de la maladie. Je vais essayer de vous envoyer ces notes assez vite.

 

(…)

 

« La parole était absente de son origine dès qu’il créait du vide avec un alphabet définitif. »

« La parole n’avait plus d’origine depuis qu’il achevait ses phrases avec des lettres. »

L’écriture serait ainsi pour vous une manière de détruire ou plutôt de faire disparaitre la parole en tant qu’origine. En cela votre écriture n’est pas chrétienne. Votre écriture contredit lettre à lettre, nombre à nombre, lettre à nombre la formule de saint Jean « Au commencement était le Verbe. » « L’alphabet n’est pas pour moi un système de signes qui nous permet de retranscrire notre parole, c’est l’inconnu qui est à l’origine de toutes choses. » Ainsi pour vous, au commencement est l’alphabet, au commencement est l’alphabet qui précisément n’est pas le verbe. Vous l’indiquez d’ailleurs explicitement, vous êtes ainsi plus proche du Coran (du courant du Coran) que de la parole des Evangiles. Et cependant l’alphabet révèle selon vous une instance divine universelle. « L’alphabet est divin ou innocent lorsqu’il est universel (planétaire). » Or étymologiquement catholique signifie universel. Ce désir d’universalité est donc parfaitement catholique. C’est comme si vous tentiez ainsi de transmuter le christianisme de la parole originelle en un catholicisme des nombres divins. Ou encore c’est comme si vous tentiez d’inventer une hybridation très étrange entre le catholicisme et le tao pour révéler quelque chose comme un cataolicisme.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Esquisse d’une théorie de la couleur.

 

Il serait intéressant de distinguer deux attitudes différentes face à la couleur, celle des scientifiques et celle des grands coloristes. Du point de vue des scientifiques et aussi de la plupart des peintres (par exemple les Impressionnistes), la couleur est un phénomène purement optique. Ainsi conçue, la couleur est une qualité de la lumière, un aspect de la lumière, un degré de la lumière (selon la désignation de votre choix). Pour les scientifiques et la plupart des peintres, la couleur est exclusivement vue, exclusivement perçue à travers les yeux. Pour les grands coloristes (disons Van Gogh, Soutine, Rouault, Pollock de manière certaine et Géricault, Modigliani, Schiele, Bacon de manière plus problématique), l’approche de la couleur apparait organique. Pour les grands coloristes, la couleur apparait sentie par l’intégralité de la chair. La couleur apparait sentie par les cinq sens à la fois, par la coïncidence des cinq sens à la fois. La couleur apparait ainsi à la fois vue, touchée, entendue, humée et goûtée. Pour les grands coloristes, la couleur apparait aussi sentie par l’intérieur même de la chair c’est à dire par la pulsation du sang, par le flux du souffle, par la tonicité des muscles et l‘équilibre des os. Ainsi imaginée, la couleur n’est plus un aspect de la lumière, c’est à l’inverse la lumière qui est un aspect de la couleur. Et qui sait même, ainsi imaginée, la couleur n’est plus un aspect de la matière, c’est la matière qui apparait comme un geste de la couleur, comme une posture de la couleur. Ainsi imaginée, la couleur apparait plus grande que la matière elle-même. La couleur apparait comme ce qui projette la matière. La couleur apparait comme ce qui destine la matière. La couleur déclare la projection de la matière comme instinct du destin.

 

Ainsi imaginée, la couleur apparait aussi en relation avec la gravitation. La couleur apparait comme rythme de la gravitation, comme intensité de la gravitation, comme pulsion de la gravitation, pulsion rythmique de la gravitation. (La peinture de Pollock montre cela avec une magnificence prodigieuse). Ainsi imaginée, la couleur n’est pas en relation avec le jour. La couleur affirme le silence de la nuit. La couleur apparait comme rythme de la nuit, comme rythme de silence de la nuit, comme rythme de gravitation de la nuit, rythme de gravitation taciturne de la nuit. (Les tableaux nocturnes de Van Gogh montrent cela de manière flagrante, explosive). Ainsi il n’existe de silence que de la couleur. La couleur déclare le silence comme le silence déclare la couleur.

 

La couleur apparait comme la force qui démesure la matière du monde. Les grands coloristes montrent avec un courage insensé comment la pulsion de la couleur démesure l’apparition du monde. Les grands coloristes donnent ainsi à sentir la projection de la matière du monde à l’intérieur des tournures de gravitation de la couleur. Le monde apparait projeté à l’intérieur de la couleur. La matière du monde apparait projetée à l’intérieur de la couleur du destin, à l’intérieur de l’extase de couleur du destin. La solitude du monde apparait projetée à l’intérieur de la gravitation de couleur du destin. Chaque couleur montre une tournure de gravitation du monde comme geste d’extase du destin.

 

La plupart des peintres préfèrent ne jamais approcher la couleur. La plupart des peintres ont peur de la couleur. Ils choisissent alors de cacher cette peur en changeant la couleur en teinte, ton ou valeur chromatique. La plupart des peintres ont peur du silence de la couleur. Ils choisissent donc soit de la musicaliser en la changeant en teinte (Monet) ou en ton (Manet), soit de la verbaliser pour la changer en valeur chromatique (Picasso).

 

Une dernière hypothèse, tentative de synthèse entre l’approche scientifique et l’approche coloriste. Les couleurs seraient les dimensions du monde. Le monde aurait autant de dimensions qu’il existe de couleurs. Selon la théorie scientifique des cordes par exemple, le monde aurait dix voire onze dimensions. Il serait exaltant d’imaginer que le monde dispose de plus de dimensions encore. Chaque couleur révèlerait une dimension particulière du monde. Chaque couleur révèlerait une dimension particulière de l’espace et du temps. Quand la couleur apparait ainsi imaginée, approcher la couleur devient presque un geste de démence. C’est pourquoi les grands coloristes (Van Gogh, Pollock) ont des problèmes d’équilibre, des problèmes d’équilibre immédiatement physique. Il y a un vertige absolu de la couleur. Approcher la couleur force le peintre à tituber, à tituber parmi la multiplicité des dimensions du monde, à tituber parmi la démesure de silence du monde.

 

 

Je vous envoie aussi les extraits du Livre de l’Intranquillité de Pessoa dont je vous ai parlé de manière confuse l’autre fois au téléphone.

 

« Si je considère attentivement la vie que vivent les hommes, je n’y trouve rien qui la différencie de la vie que vivent les animaux. Les uns comme les autres sont lancés, inconscients, au beau milieu des choses et du monde. »

 

« Il n’est pas aisé de distinguer l’homme des animaux, et il n’existe pas de critère sûr pour les différencier. La vie humaine s’écoule dans la même inconscience intime que la vie des animaux. Ces mêmes lois profondes qui régissent du dehors les instincts des animaux régissent, également du dehors, l’intelligence de l’homme, qui semble n’être qu’un instinct en formation tout aussi inconscient que n’importe quel autre instinct, et moins parfait car encore incomplètement formé. »

 

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

(…)

 

Je n’ai pas encore eu le temps de dactylographier l’intégralité de mes dernières notes à propos de Courants. Je vous envoie ainsi quelques bribes un peu superficielles. Pour une fois ce sont des indices de compréhension difficile plutôt que des réponses.

 

 

« Nous voyons des lettres qui nous regardent et nous entendons des images qui nous écoutent. »

L’alphabet de l’électricité serait ainsi la tentative de voir les voix et de musicaliser les images.

 

« Il écrivait avec des mots oubliés pour se souvenir qu’il dessinait des lettres immémoriales. »

L’alphabet de l’électricité dessinerait ainsi les lettres immémoriales de l’amnésie.

 

« Le mythe comme les aphorismes et les maximes est un trait particulier des cultures orales. En effet avant que l’alphabétisation ne vide le langage de sa résonnance multi-dimensionnelle, chaque mot est en lui-même un univers poétique, une « divinité du moment » ou une révélation comme le percevaient les analphabètes. » Mc Luhan

De même, parce que vous essayez de mythologiser l’alphabet, vous essayez d’imaginer les lettres et les nombres comme des divinités du moment, des divinités du dès, c’est-à-dire à la fois des divinités du hasard et des divinités de l’instant, des divinités du hasard à l’instant.

 

« Nous perdons notre liberté si nous avons le choix entre écouter ou lire la parole. »

Ce qui abolirait la liberté ce serait donc d’évoluer à la fois à l’intérieur d’une civilisation orale et à l’intérieur d’une civilisation écrite, à la fois à l’intérieur de la civilisation orale électrique et à l’intérieur de la civilisation écrite imprimée. Ainsi la revendication de liberté de l’idéologie capitaliste ne serait qu’un leurre, un leurre qui masquerait soit une situation effroyable de la civilisation soit un sentiment de fatalité indicible je ne sais.

 

Un verbe revient souvent dans vos phrases : attacher ou s’attacher. Par exemple « Les lettres s’attachent entre elles afin de libérer le sens indomptable des mots. » « Il libérait son inconscient lorsqu’il s’attachait à la volonté d’un alphabet puissant. » C’est comme si pour vous il n’y avait pas d’autre liberté que celle du lien, par d’autre liberté que celle de la relation, pas d’autre liberté que celle du lien des lettres, celle de la relation des lettres. Ainsi la structure électrique de l’alphabet serait ce qui parvient à inventer une liberté du lien des lettres, une liberté de la relation des lettres, liberté de la relation qui serait peut-être aussi celle de l’art du hasard.

 

 

« Sa page blanche était l’ombre d’un alphabet qui faisait corps avec l’électricité de la nuit. »

Je ne parviens pas à voir ce que vous voulez dire avec le papier imaginé comme ombre de l’alphabet. Et cette électricité de la nuit, je ne parviens pas non plus à savoir si elle correspond aux étoiles, aux machines, ou encore à une constellation de machines, une sorte de constellation machiniqueet-ou numérique à la surface même de la terre ?

 

« Nous respirons sous terre depuis que nous sommes asphyxiés par un progrès mortel. »

Il y a chez vous la vision d’une civilisation souterraine, d’une civilisation ensevelie, vision parfois proche du cinéma de science-fiction (Matrix, La Machine à Remonter le Temps). Comme si le progrès technique nous enfonçait petit à petit à l‘intérieur de la terre, en nous transmutant ainsi en des taupes mediologiquesultra-sophistiquées.

 

« Il regardait des nuages qui passaient dans le ciel en attendant d’être immobilisé sous la terre. »

L’intérieur de la terre serait aussi cependant pour vous le lieu d’une attente absolue, l’attente d’un repos absolu, le lieu où l’attente devient le repos et le repos devient l’attente, le lieu aussi où le mouvement aérien du ciel se referme en une asphyxie exacte, l’asphyxie exacte du temps (?). Et que voulez-vous dire par cette phrase ? « Notre planète est animée par l’espace depuis que notre temps s’arrête sous terre. »

 

 

J’ai des difficultés à comprendre quel est pour vous le sens du mot « divin ». Si le divin est le devenir transcendant de l’immanence dont vous parlez alors comment ce devenir transcendant de l’immanence s’accomplit-il ? Seulement par les nombres, par les lettres aussi, ou encore par les hommes à l’instant où ils formulent les nombres, par les hommes à l’instant où ils formulent les lettres ? Cette vision que vous avez d’un divin sans dieu, d’un divin du multiple reste pour moi confuse. Que voulez-vous dire quand vous écrivez par exemple ceci « Des nombres divins cautionnent la science d’écrire avec un alphabet magique. » ou encore « Les dieux s’unirent aux hommes à l’instant où la parole se sépara du silence. » Ainsi le divin ne serait pas seulement la divinité multiple des nombres, il serait aussi divinité de l’un et cette divinité de l’un ce serait alors l’alphabet qui la révèlerait. (?)

 

 

« Il se connaissait depuis qu’il savait que sa mort serait identique à celle de tous les hommes. »

Je n’ai pas le sentiment que la banalité de la mort (autrement dit l’égalité des hommes devant la mort qui est peut-être aussi l’égalité des hommes envers la mort) soit un acte de connaissance et encore moins de connaissance ultime. La mort ne nous apprend jamais quoi que ce soit, c’est justement cela sa banalité. La mort est de l’ordre de la vie quotidienne. La mort est un fait sans valeur philosophique : la mort ne révèle aucune vérité. Et la mort est un fait sans valeur esthétique : la mort ne révèle aucune forme. Malgré tout quelqu’un comme Michaux par exemple ne pense pas ainsi. « Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois les êtres profondément…Ils s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eut pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde. »

 

 

Je vous adresse aussi quelques extraits de lecture de Roberto Juarroz qui m’ont parfois fait penser à vous.

 

170

 

Créer certaines paroles non pour les dire,

Mais seulement pour les contempler

Comme si elles étaient les visages

De créatures nouveau-nées de l’abime.

 

Créer ces paroles

Avec la gratuité exaltée

D’un feu qui n’aura pas d’usage

 

Créer ces paroles

Uniquement pour que le jeu continue.

 

 

187

 

J’ai appris que toute construction est une musique

Et que toute musique est faite de regards.

Le regard d’un mot est son sens,

Entre les paupières tremblantes d’une perte.

 

Car ce n’est pas nous qui regardons les mots :

Ce sont eux qui nous regardent

Et peut-être aussi au-delà de nous,

En battant des paupières d’un rythme secret et solitaire

 

Peut-être que demain je trouverais un mot

Qui ne regarde plus vers nulle part

Et ne batte pas non plus des paupières.

Un mot qui se laisse regarder.

 

 

Roberto Juarroz Poésie Verticale

 

 

11

 

Invertir les signes de la fête,

Comme le ferait un moine fou

Qui ne peut prier qu’avec la croix à l’envers

Ou qui se met lui-même

La tête en bas.

 

Que la fête commence

Avec la mort à la pointe des doigts

Et l’abime enveloppant les jambes,

Avec la lune transformée en éponge

Pour absorber le ciel

Et la lumière en plumeau

Pour balayer la terre.

 

(…)

 

Il faut invertir les signes de la fête,

Rompre la maille extravagante

Du jeu qui nous enserre

Et sauter vers un autre jeu plus ouvert.

 

Il faut trouver plus de regard dans les yeux

Ou hors des yeux

Et découvrir enfin la fête promise.

 

 

21

 

On dirait parfois

Que nous sommes au centre de la fête.

Cependant

Au centre de la fête il n’y a personne.

Au centre de la fête c’est le vide.

 

Mais au centre du vide il y a une autre fête.

 

 

Roberto Juarroz Douzième Poésie Verticale.

 

 

Post Scriptum.

Je vous envoie Fenêtre, un autre extrait de la Posture des Choses (après Nuages). La fenêtre serait précisément la forme de cette autre fête qui survient à l’intérieur du vide.

 

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Pour appuyer les mots de MacLuhan que vous citez« Le mythe comme les aphorismes et les maximes est un trait particulier des cultures orales » je conçois très bien que, pour les analphabètes, certains mots peuvent prendre la forme d’une révélation. Peut-être parce que les mots ont, dans ces traditions, une résonnance bien plus importante que dans d’autres formes littéraires. Je crois que la parole d’un analphabète est d’autant plus intense que c’est surtout au travers de son corps qu’elle entre en contact avec des forces poétiques, magiques, divines, non alphabétique. Allez savoir !

A propos de quelques-uns de vos commentaires sur mes courants :

Nous perdons notre liberté si nous avons le choix entre écouter ou lire la parole.J’aurais dû écrire « une » liberté. Comme pour les vérités, nous possédons plusieurs libertés. Nos libertés sont des mouvements alimentés par nos vies intérieures, des élans indépendants de tous déterminismes qui nous entrainent vers la création. C’estma relation au hasard, à l’inconnu et à l’imprévu qui me libère d’une liberté socialisée.Votre indicible je ne sais pourrait illustrer la raison d’être de l’activité poétique/ antipoétique. C’est grâce à ce je ne sais que nous pouvons nous débarrasser de nos conditionnements afin de nous émerveiller et de commencer alors à devenir ce que nous sommes.

Les lettres s’attachent… Et puis,  je ne sais pas vraiment ce que c’est que LA Liberté et c’est pour cela que je tente de la définir aussi par son contraire : un attachement ou la création d’un nœud qui me libère de la liberté… plus profondément, je ressens la liberté comme un mouvement (asocial) alimenté par ma vie intérieure ; c’est cet élan par exemple qui me pousse à vous écrire.

Sa page blanche était l’ombre d’un alphabet qui faisait corps avec l’électricité de la nuit. Je voulais parler de l’électricité noire d’un alphabet cosmique et évoquer ces lettres qui sont les ombres d’une parole que nous projetons sur du papier.

 

Nous respirons sous terre et Il regardait des nuages. J’associe tout ce qui est sous terre à la mort à l’exception de ce qui concerne le monde végétal. Si le progrès a un intérêt, il se situe essentiellement pour moi dans le ciel, les cimes ou le cosmos, plutôt.

 

Le mot Divin.  Ce mot exprime, comme vous l’avez compris aussi, une forme d’immanence transcendante ou de transcendance immanente. Le divin est à la fois la cause et l’effet d’une contradiction liée à un je-ne-sais-quoi qui nous met immédiatement en présence de l’éternité. Révélations, illuminations, perceptions et même hallucinations sont des formes de recours au divin. L’alphabet est divin parce qu’il a été engendré par des nombres qui le sont aussi.

Je me suis arrêté d’écrire tout à l’heure pour aller voir un spectacle de funambules sur le port de Toulon. Ils étaient très haut ; je ne pouvais pas m’empêcher de penser à la chute mortelle et puis aussi à l’idée que personne ne pouvait écrire en prenant les mêmes risques qu’un funambule. C’est en ce sens que j’ai compris « écrire est une lâcheté » de Pessoa. L’écriture n’est jamais une pratique qui joue réellement avec la mort mais c’est peut-être aussi une « lâcheté », parce que, dans certaines situations, l’écriture peut nous pousser à fuir nos responsabilités face à l’amour ou la mort.


Il se connaissait depuis qu’il savait que sa mort serait identique à celle de tous les hommes. Nous sommes tous égaux devant la mort parce qu’elle est en chacun de nous. Certains incorporent (connaissent) la mort et d’autre pas. A mon avis, la plupart des philosophes ne « connaissent » pas la mort et c’est pour cela que mon intérêt pour cette discipline est limité. La mort est banale parce qu’elle est avec nous tout le temps, à chaque instant ; en ce qui me concerne, c’est ma plus fidèle compagne. C’est en ce sens qu’elle est pour moi de l’ordre de la vie quotidienne. « Ils s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eut pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde. » Je ne vois rien de mieux que la phrase de Michaux ; j’aurais pu écrire ces mots si j’avais eu un peu plus de talent.« Dans n’importe quel monde », c’est vraiment extraordinaire ! Merci beaucoup ! J’ai (trop) souvent regardé des gens pour la dernière fois parce que je voulais me dépasser, exister dans un autre monde. Maintenant je préfère jouer, non plus avec le feu, mais avec des mots ou lettres qui viennent à bout de toutes illusions, de rencontres notamment.« J'ai mis ma peau sur la table, parce que, n'oubliez pas une chose, c'est que la grande inspiratrice, c'est la mort »Céline est l’écrivain qui a le plus compté pour moi surtout sur la fin (Rigodon, la danse, la musique). Après la lecture de ses pamphlets, je ne m’y suis plus intéressé. Quoi qu’il en soit, son rapport à la mort et à l’écriture m’a toujours semblé très convaincant.

 

Un gros orage vient d’éclater… Le bruit du tonnerre et puis une coupure de courant ; les éclairs me rappellent que ce sont eux les véritables maîtres de l’électricité et par la même occasion peut-être de l’alphabet ! Il y a de grands voiliers (3 et 4 mâts) dans le port de Toulon ; ils viennent se présenter ici tous les six ans. En les regardant, on ne peut pas s’empêcher de penser à ce que la mer représente pour les hommes, la splendeur de ces bateaux reflète celle d’un océan indomptable, malgré tout. A ce propos, mon rapport au monde prend forme uniquement au travers de celui que j’entretiens avec la nature. Vous aviez bien compris cela (et d’autres choses) lorsque nous avions parlé de Dantec. Les villes ne me conviennent pas plus que les formes trop abstraites de mon écriture ; c’est le fauteuil et la maladie qui m’imposent ces contraintes. A mon sens, toute véritable expression devrait se fonder sur la nature comme dans le chamanisme, le Tao ou l’art primitif. C’est très banal de répéter cela mais ce dont nous souffrons c’est d’être séparé de la nature qui ne demande qu’à être comprise (et non pas étudiée, sacralisée, expliquée). A mon sens, il n’y a pas plus de progrès dans l’histoire de la pensée que dans celle de nos civilisations. J’écris avec un logiciel de reconnaissance vocale dans un fauteuil électrique mais si je ne m’étais pas fait vacciner il y a dix ans, j’aurais pu écrire « naturellement ». Je crois que l’on comprend mieux les choses qui nous manquent, celles qui sont absentes. La nature m’attire d’autant plus que je ne peux plus m’en rapprocher, la parole est miraculeuses car je parle de moins en moins bien, la vitesse me fascine parce que je suis de plus en plus lent, j’apprécie la mémoire des ordinateurs parce que la mienne est de moins en moins efficace…

Après vous avoir lu, mon rapport aux couleurs s’est transformé. Auparavant, je faisais des inventaires de formes ; au travers desquelles je percevais une transcendance. Aujourd’hui j’essaye plutôt de percevoir des floraisons de nuances ou de ressentir l’énergie organique qui irradie de chaque couleur. A ce sujet votre réflexion sur Pollock est tout à fait opportune.

 

Merci beaucoup pour les textes de Roberto Juarroz (que je ne connaissais pas), je me sens tout à fait en empathie avec cet auteur, ce qui m’arrive rarement.

 

A Bientôt,

 

Philippe Jaffeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

 

J’ai pensé à vous l’autre jour (étrange expression). En feuilletant dans une librairie le livre de J. Kristeva intitulé Pulsions du Temps, j’ai appris qu’en Bulgarie il y avait une fête de l’alphabet. Le jour de cette fête de l’alphabet chacun porte une lettre inscrite sur ses vêtements et il se promène ainsi dans la rue, affublé comme affabulé d’une seule lettre, la lettre de sa préférence. 

 

J’ai l’impression que votre livre Alphabet serait peut-être à décrypter à travers le premier texte de Deleuze L’Ile Déserte. Je ne parviendrais pas à expliquer avec netteté pourquoi. Je ne saurais dire si pour vous l’alphabet est l’ile déserte de l’homme ou l’homme l’ile déserte de l’alphabet. Dans le texte de Deleuze il y a ces phrases par exemple « L’homme ne peut vivre sur une ile qu’en oubliant ce qu’elle représente. Les iles sont d’avant l’homme, ou pour après. » et aussi « Conscience de la terre et de l’océan, telle est l’ile déserte, prête à recommencer le monde. »

 

Dans Les Avatars du Vide, H. Wismann compare la structure des atomes selon Démocrite et la structure des lettres. « Pour Démocrite, il n’y a aucune raison de douter qu’avec un nombre illimité d’atomes on puisse parvenir à un nombre illimité d’univers, pas plus qu’on ne peut douter  qu’avec vingt-quatre lettres de l’alphabet on peut écrire un nombre illimité de tragédies. » H.Wismann évoque aussi les relations entre les lettres et la tournure, le schème ou « le toucher traversant ». « Les atomes sont comme des traces d’écriture ; leur figure, engendrée par des retournements incessants et répétés, constitue leur propriété qui n’est pas spatiale, mais qui s’inscrit dans la dimension unique de leur propagation. »

 

Dans le Zohar aussi, il y a la vision d’une structure littérale de la matière. A cette très grande différence près que dans le Zohar, le jeu de Dieu avec les lettres est antérieur à la création même du monde. « Deux mille ans avant la création, les lettres étaient encloses devant Dieu qui les contemplait et jouait avec elles. » (cité par S. Zagdanski dans un entretien à propos de son livre L’Impureté de Dieu).

 

« Seul un zéro est différent d’un autre zéro

Et quelque chose commence à tout dire une nouvelle fois à partir de cette différence.  »  R. Juarroz

A l’intérieur de l’espace du mythe comme de l’aphorisme, les phrases, les mots et les lettres apparaissent reliées par les tournures particulières du zéro. A l’intérieur de l’espace du mythe comme de l’aphorisme, les mots apparaissent ainsi comme des phrases de lettres, comme des phrases de lettres debout à l’intérieur du vide.

 

«L’alphabet reflétait son silence depuis qu’il parlait seulement pour lire ce qu’il écrivait. »

Parler pour lire. Parler afin de savoir lire. Parler afin de savoir lire son écriture. Ce geste d’affirmer la conversation comme une manière de lire l’écriture, de lire le je ne sais quoi de l’écriture, c’était ce que Diderot cherchait déjà à inventer.

 

 

 

                                                                                             A Bientôt              Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Les cabales sont spoliées d’un b car elles ne savent pas vénérer vingt-deux lettres supradivines.

Ce b redoublé de cabbale (livre des lettres sacrées) est d’autant plus important qu’il distingue l’orthographe de ce mot de sa prononciation ; il sépare la parole de l’écrit.

Dans la Cabbale, les lettres préexistent à la parole, l’alphabet induit le verbe. La parole pourrait-elle parachever l’écriture ?

La Cabbale (« la réception ») suppose une transmission (des commentaires), une tradition. Cela pose peut-être un problème pour celui qui essaye de penser par lui-même. Le meilleur en-jeu de la Cabbale semble être le rapport que ce livre entretient avec le jeu. Si dieu a commencé d’abord pars’amuser avec les lettres, il n’y a pas de raison de s’arrêter !

 

J’ai rencontré L.Albarracin au salon l’Autre Livre.  J’ai beaucoup apprécié De l’image. Il y a, dans ce livre des formes d’illuminations ; une manière de tordre l’analyse logique grâce à un élan poétique très innovant. A l’instant même où j'ai dità L.A. que vous aviez associé le silence et le sang, notre conversation sur ce sujet a résonné en moi. L.A. m’a alors parlé d’un texte (que je n’ai pas lu) d’A. Breton. Si j’ai bien compris : l’union entre deux mots serait d’autant plus forte que leur sens (fonction) serait éloigné. Cela doit être vrai à condition que l’on n'essaye pas d’expliquer ces unions, hasards, chocs qui perdraient alors leur magie et leur étrangeté. Ces associations obéissent aux hasards d’une pensée, à quelque chose qui traverse votre tête à un certain moment et qui peut prendre une dimension universelle. La poésie (et l’antipoésie) trouve peut-être sa place entre la parole et le silence, quelque part où nous n’existons plus vraiment, là où nous sommes devenus des choses, des miroirs enfin capables de refléter un mystère. L.A. a aussi dit quelque chose de très vrai à votre sujet, je me souviens plus exactement de ses paroles mais c’était une manière élogieuse de dire que vous éprouvez entièrement votre travail que vous vous situez exactement au même niveau que celui-ci, faire front aux mots. Cette réflexion est tout à fait juste, à mon sens votre écriture est du côté du vivant, de l’action surtout parce qu’elle imprime un mouvement. Vous faites confiance à l’impact de chaque mot et cela vous réussit très bien. En ce qui me concerne, je me méfie de tout ce que je peux écrire ou même parfois dire (peut-être parce que je sens que je n’ai pas plus de prise sur la parole que sur le cosmos? ). J’utilise alors des lettres, des nombres, une ponctuation, des images pour contourner l’acte d’écrire. Mais en jouant, je suis aussi joué. Dans le meilleur des cas, mon ego se volatilise et j’écris sous la dictée de mon inconscient, de forces inexplicables et inespérées.

J’ai envoyé un mail à L.A. pour rendre un peu compte de ma lecture de De l’image. Ce qui m’a surpris c’est son utilisation du mot autosuggestion.Cette phrase, en particulier m’a touché : « L’analogie relève sans doute fortement de l’autosuggestion » (p.8). Je lui ai écrit à ce propos : « (…) j’existe, je trouve mes repères seulement au travers d’un rythme lié, peut-être, à une autosuggestion. Votre remarque me semble d’autant plus pertinente que je la vérifie tous les jours. ». L’autosuggestion est peut-être à l’origine de toute création mais elle peut aussi évoquer un enfermement ; la religiosité, par exemple. Les mots se retournent parfois sur eux-mêmes pour annihiler l’espace-temps qui les supporte, ils expriment alors un mouvement qui construit un vide. Je rapproche cet effet de ce que Laurent A. dit à propos de la « métaphore drôle » (p.21) : « détruire le pont qu’elle vient (ou qu’elle est en train) de construire. »Cette dérobade est aussi le lieu où l’absurde prend un sens.

A ce propos (presque !) Pulsions du temps, c’est un très bon titre! Il n’y a que des pulsions du temps parce que les temps sont (évidemment) multiples. On peut bien sûr s’habiller avec des lettres car elles ne servent pas seulement à écrire (ce serait trop simple !).

La culture populaire réhabilite un savoir de l’ignorance. La lecture de J.Dubuffet m’a éclairé à ce sujet.L’art brut est une méthode de renversement : un moyen d’exister dans la plus profonde (et plus simple) idée que l’on peut se faire de la nature.Le renom et la fonction de la culture se renverse au contact de l’art brut.J’ai aussi pensé à notre discussion au sujet des trois sortes d’artistes selon Chesterton ; « L’homme du commun »est celui du milieu, un homme parmi d’autres hommes.

A propos de L’île déserte (un ouvrage de Deleuze que je n’ai pas lu), je me suis demandé si ce n’était pas aussi l’in-conscience (seulement deux lettres supplémentaires !) qui permettrait à l’homme de vivre sur une ile en oubliant ce qu’elle représente. Une autre forme d’autosuggestion, peut-être.Quand vous écrivez : l’alphabet est l’ile déserte de l’homme ou l’homme l’ile déserte de l’alphabet ? Ce n’est pas une formule de rhétorique mais une excellente question (comme toutes les questions d’ailleurs !) à laquelle je suis incapable de répondre. J’hallucine (avec une truelle, peut-être !) un homme qui invente un alphabet (une langue) en traçant un cercle sur la plage d’une île déserte et...ronde !...

 

Les mots apparaissent ainsi comme des phrases de lettres, comme des phrases de lettres debout à l’intérieur du vide. Merci ! C’est tout mon programme (si je puis dire) et vous le formulez mieux que moi. Je me demande seulement si les lettres ne peuvent pas nous rendre fou comme les couleurs l’ont fait, selon vous, pour Van Gogh.

Lire le je ne sais quoi de l’écriture. Lire l’illisible cela pourrait être l’une de mes intentions, suggestions.

Parler pour lire. Parler afin de savoir lire. Parler afin de savoir lire son écriture. Ecrire pour parler ? Parler pour écrire ? Je ne sais pas.

 

A bientôt,

 Philippe Jaffeux

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

 

(…)

 

De l’Image de Laurent Albarracin est en effet un livre subtil et profond. J’essaierai de vous en parler un jour futur.

 

Selon sa technique de la correspondance détournée, Ivar Ch’Vavar m’a envoyé un extrait d’une lettre qu’il vous avait adressée. Je vous envoie à mon tour ma réponse à cet extrait de lettre. J’y révèle une manière paradoxale d’exister parmi la multiplicité des hommes comme en dehors de l’humanité (sans avoir l’arrogance de penser que cet au dehors est un au-dessus).

« Image du cosmos, MAIS du cosmos incluant le monde social où nous sommes désormais (où il est désormais évident que nous vivons) – qui est le monde de l’asservissement de l’homme et de sa dépossession de lui-même “Je est un autre” vaudrait déjà à ce niveau “La vraie vie est absente”). »

La société des hommes se situe à l’intérieur du cosmos. Le problème reste de savoir si la sensation d’apparaitre à l’intérieur du monde est plus intense que la pensée d’être emprisonné à travers la société des hommes. J’ai le sentiment que la sensation d’apparaitre à l’intérieur du monde parvient à détruire l’obligation d’appartenir à la société des hommes. Malgré tout, j’ai aussi le sentiment que ce geste de destruction n’est jamais accompli une fois pour toutes et qu’il est ainsi nécessaire de recommencer ce geste de destruction chaque jour, de recommencer ce geste de destruction chaque matin.

 

« Votre poème me fait peur parce qu’il montrerait (ce conditionnel n’est que le signe de croiser les doigts) la fatalité de l’esclavage – depuis toujours. »

Je dirais plutôt que l’obligation d’être homme nous juge et nous condamne chaque jour sans être cependant une fatalité. En effet à l’intérieur de la chair, de la chair anthropomorphe, surgit aussi chaque jour, à la fois en même temps et selon un autre geste du temps, la force de détruire cette hantise d’être homme afin de savourer l’extase d’exister de manière inhumaine, l’extase d’exister comme chair animale de l’âme, comme chair animale de la jubilation, comme chair animale de la jubilation de la nécessité, comme chair animale de la jubilation de nécessité de l’âme.

 

Le travail de l’extase est de parvenir à détruire la situation d’être homme afin de parvenir à avoir lieu comme chair inhumaine du destin. (Par l’affirmation de cette tentative, je ne suis ni sartrien ni situationniste.) Il y aurait une sorte de contradiction essentielle entre le capitalisme et l’extase. Le capitalisme nie l’extase et à l’inverse l’extase n’apparait jamais capitale. Ainsi nous ne capitalisons jamais nos extases. Nous ne capitalisons jamais chacune des extases par lesquelles nous parvenons à nous extraire du stéréotype d’être homme. (Et j’ai le sentiment que cela est malgré tout préférable. Par cette forme non capitalisable de l’extase nous restons heureusement humbles.)

 

« Prison montrée n’est plus prison. » Michaux

Je n’ai jamais eu le sentiment que cette phrase de Michaux était exacte. Le problème avec la prison n’est pas seulement de la montrer, c’est de savoir aussi surtout comment en sortir. Michaux prétend qu’il suffit de révéler la prison pour parvenir à s’en extraire. Cette pensée n’est rien d’autre qu’un préjugé de la raison.

 

Il y a différentes attitudes envers ce problème de la prison et de la liberté. Il y a par exemple ceux qui croient qu’il suffit de penser une fois la prison pour en être définitivement sorti. Il y a ceux qui pensent être à jamais plus forts que la prison, à jamais plus forts que les puissances qui emprisonnent, ce sont les pervers. La perversion est une façon aussi stupide qu’ignoble de résoudre le problème de la prison à travers l’acte de faire semblant de s’en évader pour se changer alors en geôlier ou encore en espion et parfois même en tortionnaire de ceux qui y restent enfermés. Cette attitude est par exemple celle de Picasso ou de Joyce.

 

Ainsi le problème n’est pas de savoir comment sortir de prison une fois, c’est plutôt de savoir comment sortir de prison de telle manière qu’une fois sorti, la prison ne nous rattrape pas, la prison ne nous reprenne pas, de savoir comment sortir de prison chaque jour et même de savoir comment sortir de prison à chaque instant. Car la prison n’est pas immobile, la prison est mobile. La prison serait peut-être l’aspect chronologique du temps. C’est pourquoi j’ai plutôt le sentiment que la seule manière de sortir de la prison est de la transformer, de la transformer chaque jour, de la transformer à chaque instant. Ce serait précisément l’attitude de Pollock. Pollock essaie d’inventer une forme paradoxale de liberté par transformation tourbillonnante de la prison. Pollock essaie de faire danser la prison, de faire tourner la prison sur elle-même de telle manière que la prison se transforme en une cathédrale gothique, une cathédrale d’exaltation athée, une cathédrale d’exaltation gothique athée.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

L’écriture est un geste, une action qui a peut-être précédé la parole grâce à une trace. La parole est-elle une écriture « déterritorialisée » qui découlerait du silence, d’un dessin ? L’écriture est action parce que nous écrivons d’abord avec notre corps qui est le meilleur réceptacle de la sensation. Par ailleurs, l’extase est une méthode, un moyen de créer. C’est aussi le rétablissement d’un équilibre qui peut être éprouvé subitement ou après un long effort.L’extase est liée à une expérience ; elle traduit une réponse de notre corps.C’est lui qui vient en premier, qui précède la pensée, voire le sentiment d’exister.« Le corps créateur créa pour lui-même l’esprit comme une main de sa volonté. » (Ainsi parlait Zarathoustra).

Le style, la mise en forme d’un élan, est peut-être un reflet de notre corps. Le style nous permet de voir le silence, il nous renvoie l’image d’un corps dont on ne peut pas parler. Ce corps qui m’empêche de trahir la beauté lorsque je dénonce mon intellect.Je me plais à imaginer que l’écriture, le dessin, le silence, l’action, le corps, la sensation, l’extase forment les rouages d’un organisme (plutôt qu’une machine) capable de purifier notre intellect parasite. A mon sens, les intellectuels, les clercs (les idéologues dans le pire des cas) sont responsables, non seulement, d’avoir trahi ce qu’il est convenu d’appeler -malgré tout - la beauté mais aussi l’extase, cette création de notre corps.La culture, le labourdu créateur invoque aussi, dans le meilleur des cas, l’exercice d’un corps, béni par une forme d’extase. La peinture, les images, savent traduire au mieux les manifestations du corps qui est toujours ralenti et défiguré par notre pensée. Maintenant, il me semble évident que l’on pense d’abord avec son corps et ensuite avec sa tête. « L’art »(il faut bien trouver un mot) populaire trouve peut-être son sens à ce niveau-là : priorité du corps sur la tête.

 

Apparaître au monde est une expression perspicace. Apparaître est un moyen de nous souvenir que nous allons aussi disparaître. L’emploi de ces deux mots est, poétiquement (?), judicieux. Ces apparitions seraient peut-être aussi une façon de cesser enfin d’exister dans la société, toujours trop humaine, des hommes. Aussi, j’ai apprécié votre précision (inédite, il me semble) concernant la société des hommes. En ce sens l’acte asocial, voire irresponsable (ou monstrueux si vous préférez) de créer me semble être incompatible avec notre présence politique (ou existentielle) au monde. Je comprends les apparitions d’un créateur comme un moyen de sortir de soi et, par conséquent des autres, de la société et de nos existences.Écrire consiste à annihiler son propre moi pour « re-n’être »(dans le vide et le non-être).Je ne vois aucune arrogance dans votre recours à la monstruosité, bien au contraire, j’y vois un moyen de se rapprocher de l’humilité (presque incompréhensible) des animaux qui vivent aussi en société. Aussi, je vois la chair (le corps) et les animaux (notre bestialité) comme les deux principaux supports de nos extases. L’âme, comme principe spirituel (et transcendant) ne m’apparaît pas être directement liée au processus de création parce qu’elle est indivisible. Elle peut néanmoins être un excellent garde-fou. L’alphabet, par exemple est doté, pour moi, d’une âme, aussi parce qu’il est « naturel ».Ma chair supporte mes extases lorsque je relie mon souffle à un processus de création « naturel ».

Le concept nietzschéen de destruction créatrice peut expliquer vos apparitions-destructrices. Je ne sais pas sice rapport de réciprocité peut être vu sous l’angle des coproductions conditionnelles du Bouddhisme qui pourraient stipuler, par exemple, qu’un enchaînement causal, (des relations d’interdépendances, des concours de circonstances) relient la raison d’être de l’univers à celle de cette lettre,par exemple…parce que chaque chose apparaît et disparait selon une logique implacable. Je ne suis pas Bouddhiste ; j’essaye de vous faire part de l’idée que je me suis fait de ce puissant concept.

 

Les musiciens de jazz semblent savoir jouer au mieux avec l’instant présent. Ils jouent avec le feu et rattrapent leur équilibre au dernier moment. Lors de leur course en avant, ils essaiment des improvisations fulgurantes grâce à leur goût du risque. Cette liberté doit, au préalable, demander beaucoup de travail.

 

Ce que vous nommez si bien les gestes du temps se rapprochent peut-être du hasart. L’inconscient est un concept qui explique aussi notre inaptitude à contrôler nos paroles, le temps ou peut-être même ce que nous écrivons. Est-il possible que j’écrive pour vivre dans l’illusion que j’habite le temps présent ?

 

(Malheureusement), mes courants blancsforment une collection d’extases que je ne capitalise néanmoins pas. J’avoue que j’ai dû mal à vous suivre en ce qui concerne votre critique du capitalisme. Celui-ci commela société a nécessairement besoin d’être abandonné pour fêter nos apparitions dans un autre monde. Ce détachement est le fervent des livres que je préfère (Au-dessous du volcan de Lowry ou les Sables de la mer de Powys, par exemple). Non pas des lectures d’évasion mais des livres qui nous aident à comprendre que la réalité est cachée là où l’invisible se confond avec le visible.

 

« Prison montrée n’est plus prison. » compte tenu de son rapport à l’intériorisation, Michaux fait peut-être allusion à sa propre prison. Dans ce cas, s’emprisonner dans sa prison pour la connaître me semble être un bon moyen de s’en libérer. Il est aussi possible de réussir à sortir du désir de vouloir sortir de la prison ; de se libérer de la liberté en quelque sorte.

 

 A bientôt,


Philippe Jaffeux

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

(Je vous demande d’excuser ma réponse tardive, mon ordinateur était cassé.)

 

 

J’ai le sentiment qu’il est préférable que je vous adresse en une seule fois l’intégralité des Réponses en marge de Courants. Je vais donc dactylographier tranquillement l’intégralité du texte afin de vous l’envoyer quand j’aurai le temps. Avoir le temps, étrange formule et plus étrange encore au futur. En effet à quoi ressemble le futur avant même que le temps n’existe ?

 

 

J’avoue que j’ai dû mal à vous suivre en ce qui concerne votre critique du capitalisme.

Je ne cherche pas à proposer une critique du capitalisme. Je pense en effet que la critique du capitalisme est encore un aspect du capitalisme. Il se développe ainsi d’innombrables discours philosophiques sur la société capitaliste (Badiou, Sloterdijk, Zizek) et ces discours restent sans aucun effet. Aucun aspect de la société capitaliste n’est modifié. J’ai le sentiment qu’il y a une complicité non dite entre la pensée rationnelle et le capitalisme, entre la pensée rationnelle critique et la crise du capitalisme, le capitalisme se reproduisant justement à travers sa propre critique rationnelle. La croyance en la libération de l’homme à travers la pensée rationnelle est une erreur. « Pourquoi ton regard occupe-t-il le vide qui est devant la raison Et non celui qui est derrière ? » R. Juarroz. La pensée est peut-être une puissance de libération, cependant elle ne nous libère qu’à travers une situation humaine. (Sartre a très bien décrit cette relation entre situation et liberté). La pensée ne libère jamais à l’intérieur du monde, à l’intérieur de la démesure inexorable du monde. Et cela simplement parce que à l’intérieur de la démesure inexorable du monde, le problème de la liberté disparait, le problème n’est plus de savoir comment être libre, le problème devient plutôt de sentir par quelle forme exister, le problème devient celui de donner une forme exacte à l’extase, c’est-à-dire à l’exaltation comme à la terreur de l’existence. Ou pour le dire encore d’une manière différente, le problème n’est pas seulement d’être libre, c’est surtout de savoir quoi faire avec cette liberté. Notre époque est saturée d’hommes vaniteusement satisfaits de leur liberté, pour qui la liberté est le but ultime et qui donc ne font rien de cette liberté, la liberté n’est plus alors que l’instrument de reproduction du rien. Cela s’appelle le nihilisme. Le nihiliste est un homme infiniment libre, infiniment libre pour rien. J’ai plutôt le sentiment de la liberté comme un outil, un outil pour inventer quelque chose.

 

L’écriture est un geste, une action qui a peut-être précédé la parole grâce à une trace.

Pour être franc, je me méfie un peu de cette notion d’action. J’y détecte une potentialité d’agitation machinique. Action c’est le mot d’ordre du cinéma, des acteurs justement (dont la facticité me semble-t-il vous agace) et c’est aussi surtout le mot employé pour désigner un des aspects de la spéculation financière. J’ai l’impression qu’il y a une relation essentielle entre le capitalisme et l’action. Le capitalisme serait une idéologie du passage à l’acte, l’idéologie du passage à l’acte de l’argent. Le capitalisme propagerait un pragmatisme sémiologique, un pragmatisme des signes, un pragmatisme psychique des signes, ce que Baudrillard appelait une sémiurgie. Le capitalisme propagerait le pragmatisme psychique de l’argent, le pragmatisme psychique des signes de l’argent. C’est pourquoi plutôt que d’action je préfère parler de geste. Selon la vision proposée par G. Agamben le geste révèlerait le gag immédiat de l’oubli. « Le geste est par essence toujours geste de ne pas s’y retrouver dans le langage, toujours gag dans la pleine acception du terme, qui indique au sens propre ce dont on obstrue la bouche pour empêcher la parole. » « La définition du mystique selon Wittgenstein - montrer ce qu’on ne peut pas dire- est à la lettre une définition du gag. Et tout grand texte philosophique est le gag qui exhibe le langage même, l’être dans le langage même comme un gigantesque trou de mémoire, comme un incurable défaut de parole. » Giorgio Agamben

 

Le concept nietzschéen de destruction créatrice peut expliquer vos apparitions-destructrices.

Votre mise en évidence de l’apparition destructrice par simple condensation de ma phrase m’a révélé quelque chose. C’est difficile à dire. A la fois, je le savais déjà et cependant je ne le savais pas de cette manière. Je savais la forme transitive de cette apparition destructrice. Malgré tout je n’en avais pas l’intuition comme forme intransitive. Ainsi c’est comme si le geste d’apparaitre révélait un geste de destruction sans sujet et sans objet, un geste de destruction à vide et comme à blanc. Ce que je cherche ce serait une forme de violence innocente de l’apparition de la chair. J’aimerais inventer une forme de violence bienveillante et bienfaisante de l‘apparition de la chair, c’est-à-dire une forme de violence intègre. Problème de la violence intègre qui est aussi celui de la sauvegarde et du salut.

 

Maintenant, il me semble évident que l’on pense d’abord avec son corps et ensuite avec sa tête. L’art(il faut bien trouver un mot) populaire trouve principalement son sens à ce niveau-là : priorité du corps sur la tête.

J’ai comme vous le sentiment d’un intellect parasite. Malgré tout ainsi que le remarquait Chesterton l’affirmation d’un corps sans tête est sans doute aussi ridicule qu’une tête sans corps. « La séparation du corps et de la tête est une sorte de symbole de cette séparation du corps et de l’âme, que créent toutes les hérésies et tous les sophismes qui sont les cauchemars de l’esprit. Le matérialiste pur et simple est un corps qui a perdu sa tête, le spiritualiste pur et simple est une tête qui a égaré son corps. (…) Car il existe un genre d’homme qui s’arrache la tête et la jette dans le caniveau (…). Et l’horrible corps sans tête arpente villes et sanctuaires, les écrasant et les foulant aux pieds dans la fange et le sang. C’est le criminel, mais il existe un autre personnage tout aussi étrange et sinistre. Cet homme oublie son corps, un corps assorti d’instincts honnêtes (…) Il quitte son corps qui travaille dans les champs comme un esclave, et la tête s’en va pour penser seule. La tête, détachée et déshumanisée, pense de plus en plus vite comme une horloge qui s’affole, jamais réchauffée par un sang généreux, jamais affaiblie par une fatigue salutaire, jamais alertée par le terrible tocsin de l’instinct. (…) L’anarchiste se sépare de sa tête, le sophiste se sépare de son corps. Je ne vais pas ranimer la vieille querelle sur le point de savoir quelle est la pire amputation, je me bornerai à recommande au prudent lecteur d’éviter les deux. » Chesterton

 

uneréponsede notre corps. C’est lui qui vient en premier, qui précède la pensée, voire le sentiment d’exister.

Cette intuition selon laquelle la chair serait dissociée de l’existence est extrêmement audacieuse. Même si j’imagine toujours la chair comme affirmation de l’existence, même si j’ai une vision existentialiste de la chair, cette intuition m’intéresse. Je serais heureux si vous parveniez à l’exposer avec précision. Par exemple quelles sont les formes de l’apparition de cette chair en dehors de l’existence ? (Vous reliez parfois aussi l’existentiel au politique ou au social. Sur ce point j’ai des difficultés à vous comprendre. J’ai en effet le sentiment qu’affirmer l’existence c’est précisément la manière la plus simple de s’extraire de l’obligation sociale et politique.) Cette intuition d’une forme non existentielle du corps serait peut-être à rapprocher du machinisme organique selon Deleuze ou encore de la puissance fantomatique du corps selon Michaux. (Je ne sais pas, ce sont des hypothèses.)

 

« Le corps créateur créa pour lui-même l’esprit comme une main de sa volonté. »

Cette phrase de Nietzsche que vous citez est extrêmement évocatrice. Je la réécrirais cependant ainsi « L’extase de la chair invente la bouche du crâne comme main de volonté du monde. »

 

Aussi, j’ai apprécié votre précision (inédite, il me semble) concernant la société des hommes qui sera, bien entendu, toujours trop humaine.

Si j’ai utilisé cette expression société des hommes ce n’était pas afin de la distinguer d’une société des animaux, c’était plutôt afin de faire la différence entre la société des hommes et l’espèce humaine que des auteurs comme Artaud ou Sollers ont souvent tendance à confondre. J’aimerais aussi clarifier la différence entre civilisation et société. J’ai le sentiment que cette distinction entre civilisation et société serait une forme de distinction enfantine. En effet l’enfant sait à quoi ressemble la civilisation. L’enfant cherche à savoir à quoi ressemble la civilisation avant de désirer connaitre la société. L’enfant cherche spontanément à apprendre les formes de la civilisation avant de désirer connaitre les signes de la société. (La structure de signes de la société, l’enfant ne cherche pas à l’apprendre, elle lui est enseignée de façon contraignante.)

 

Je ne sais pas s’il y a des sociétés animales. J’ai plutôt l’impression que les animaux composent des communautés paradoxalement asociales. Il y a à l’intérieur des communautés animales des gestes de civilité, des attitudes de politesse, des gestes de salutations et j’oserais dire d’hommage qui ne sont pas sociaux. L’hommage serait un geste de cérémonie à la fois animal et humain, un geste de cérémonie cinématique, un geste de cérémonie cinématographique adressée à la forme humaine, à la forme humaine plutôt qu’à l’espèce humaine. J’ai ainsi plutôt le sentiment qu’il y a des formes de civilisations animales. J’ai le sentiment que les animaux parviennent à inventer des formes de civilisations instantanées, instantanées et asociales. J’ai le sentiment que les animaux parviennent à élaborer des civilisations grâce à des connivences instantanées de gestes asociaux, des connivences instantanées de schèmes asociaux.

 

L’alphabet, par exemple est doté, pour moi, d’une âme, aussi parce qu’il est naturel.

« Jusqu’ici toute technique a été contre-nature parce ce qu’elle a utilisé des principes qui n’apparaissent pas tels quels dans la nature, par exemple la découpe de la lame droite du couteau, la rotation pure de la roue, la trajectoire balistique de la flèche tirée par l’arc, l’art des nœuds, etc. Pendant des millénaires, la technique a été une allotechnique, c’est-à-dire une mécanique construite sur des fonctions contre-nature et les géométries abstraites. Sur les machines allotechniques, on voit dès le premier regard qu’il s’agit de constructions artificielles, et pas de fruits de la nature. Cela se reflète dans l’aversion que ressentent d’innombrables personnes face à la technique. On a désormais atteint, pour la première fois, le seuil où la technique commence à être une technique similaire à la nature. – l’homéotechnique plutôt que l’allotechnique. Elle ne rompt plus tellement avec le modus operandi de la nature, elle s’y rattache au contraire, elle coopère, elle s’infiltre dans les productions spécifiques du vivant qui sont mises en marche sur la base d’un modèle à succès de l’évolution, qui a longtemps fait ses preuves. Ici débute une nouvelle forme de coopération et de symbiose avec la nature qui est, à sa manière, aussi inquiétante que la première technique.

(…) Ce que j’appelle ici l’homéotechnique est peut-être tout simplement ce qui a été rêvé, par anticipation, dans la Cabale. On le sait, il s’agissait d’une tentative de capter et d’imiter les procédures scripturales de Dieu. Les cabalistes ont été les premiers à comprendre que Dieu n’est pas un humaniste, mais un informaticien. Il n’écrit pas de textes, il écrit des codes. Quiconque pourrait écrire comme Dieu donnerait au concept d’écrit une signification qu’aucun écrivain humain n’a comprise jusqu’ici. Les généticiens et les informaticiens ont déjà un autre type d’écriture. Dans ce sens aussi, une ère post-humaniste a débuté. » P. Sloterdijk Ni le Soleil ni la Mort.

 

Les musiciens de jazz semblent savoir jouer au mieux avec l’instant présent. Ils jouent avec le feu et rattrapent leur équilibre au dernier moment.

 

« Nous sommes ici

Comme les jouets de quelqu’un

Qui ne sait pas jouer.

 

Les jouets

Doivent apprendre à jouer

A qui les a faits. »

R. Juarroz

 

 

Je vous envoie aussi un autre extrait de La Posture des Choses. Feu.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

(…)

 

Il y a de nombreuses bonnes remarques dans l’article de Samuel Dudouit. C’est sans doute l’article à propos de vos textes que je préfère. Le ton d’admiration bienveillante qui est le sien a quelque chose d’agréable.

 

Je suis presque à chaque fois d’accord avec les diverses interprétations que S. Dudouit propose. D’accord avec l’idée d’une équivalence de la page et de la lettre. D’accord avec la partition des lettres comme « une vision cinétique du silence ». D’accord évidemment aussi avec l’allusion à Démocrite. D’accord encore avec « l’outil du forgeron Jaffeux ». C’est très bien vu. Vous êtes en effet un forgeron stellaire, un forgeron des étoiles, le forgeron des étoiles du et.

 

Dudouit voit enfin très bien le problème du je lyrique de vos textes. « Le nombre de phrases (…) commençant par le pronom de la première personne est si grand qu’on peut sans doute s’interroger sur le statut de ce « je » chez Jaffeux. Le « je » de Jaffeux est celui d’un démiurge qui découvrirait son œuvre au moment où elle le crée. C’est le « je » du sujet qui découvre qu’il n’est que la conséquence de sa propre énonciation… »

 

Voilà, je trouve que S. Dudouit dit ainsi beaucoup de choses précises et cela sans aucune affectation théorique.

 

« l’existence du langage c’est ce qui reste de l’absence de Dieu », comme l’écrit Ph.Sollers.

Ou bien à l’inverse, l’oubli de Dieu apparait à la manière de ce qui reste de la disparition du langage comme gag de tragédie facile du silence.

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

Bonjour Boris Wolowiec,

(…) 
 
Félicitations pour Jusqu'à que je lirai bientôt.
 
Les livres de S.Dudouitont quelque chose de nietzschéen ; une mise en avant du corps et de ses pulsions; des sensations ancrées dans une nature miraculeuse. 

Les paragraphes finaux deFeu, votre extrait de La posture des chosesme plaisent beaucoup.La mise en forme, en place, de vos mots semble souligner une excellente excroissance poétique. Dans les textes resserrés ; la dimension visuelle des mots m’apparaît beaucoup plus évidente. Associer le feu au vide, au sang ou au souffle, par exemple, c'est un moyen de rétablir la place des flammes sur notre planète et dans l'univers. A ce sujet, je me permets de recopier le refrain de ma chanson,le feu :

Le feu en liberté partout

cache un mystère
Avant de brûler tout à coup
il existe dans l’air
Je me souviens, qu'à l'époque, je ne cherchai pas à rapprocher (expliquer) le feu des éclairs ou du magma terrestre. Les illuminations (un effondrement méthodique de l'ego) m’apparaissaient, je crois, beaucoup plus évidentes qu'aujourd'hui. J'avais peut-être plus d'aisance. Quoi qu'il en soit, j'éprouve encore le besoin de rattacher le feu à un mystère ; peut-être le plus grand de tous.
 

Le temps n'a pas de début ni de fin.Je comprends le hasard lorsqu’il évoque ce que le temps essaye d’exprimer. Il n'y a pas plus de choses à dire sur le temps que sur nos corps : ils sont là, c'est tout.  Nietzsche aménage toujours des rapports de force avec le temps. Sa volonté de puissance est un moyen d'accroître le plaisir mais aussi d’éprouver un temps intempestif, guerrier, qui ne s'inscrit pas dans une durée mais dans des fulgurances, des exaltations. Nietzsche a inspiré Freud qui lui a peut-être emprunté son recours à la généalogie (pas de vérités : seulement des interprétations) mais aussi le principe de réalité, le ça, nos instincts, l'amoralité...

Ce qui me fascine chez Nietzche c'est son courage. Nietzche a eu le courage de clamer son irresponsabilité parce qu’il savait que tout était permis et possible. Sa folie avait bien plus de mérites que toutes les formes de sagesses. Sa danse nous apprend à penser.La danse est le support de toute la pensée nietzschéenne et des meilleurs littérateurs à mon avis.

René botaniste dans les plans hyperboles (de Système Castafiore): un spectacle de danse exceptionnel. Cette représentation était basée sur d'infimes décalages qui créaient un effet de boule de neige et qui finissait par nous présenter ce qu'était réellement notre monde : un chaos.

Bien que j'essaye en tout point d'adhérer au réel et à toutes ses diversifications, possibilités, j'éprouve des difficultés à comprendre le fonctionnement de la société mais surtout de ceux qui la composent. « Le fonctionnement des choses » est, par contre, une excellente évocation du tao selon J.F Billeter. Je pense avoir, plus ou moins, réussi à me libérer de la liberté en réduisant celle-ci à n'être qu'un simple élan, lié à un acte de création, d'écriture. En ce moment par exemple, je me sens libre parce que j'écris et que ma pensée (mots) s'expriment selon sa propre volonté. Ce que je reproche, essentiellement, à la société c'est son incapacité à prendre en considération l'improvisation et la spontanéité. A ce niveau-là, il n'y a rien de plus pitoyable que le capitalisme.
 
Comme vous le dites, il est donc important de sentir par quelle forme exister. Grâce au masque nietzschéen nous créons un double et nous existons au travers d'une forme. Cette forme doit néanmoins pouvoir se transformer,se métamorphoser à l’envi. J’essaye donc de me référer à une philosophie du devenir plutôt qu’à celles de l’existence (ou des essences). Cette dernière m’entraîne dans les méandres de l’intériorisation tandis que le devenir s’ouvre à une immanence comparable au tao ou à la pensée d’Héraclite. Vivre dans le but de me limiter à être ce que je suis en train de faire ? Avec Nietzsche nous apprenons aussi à nous accorder aux apparences, à une profondeur de la surface. . Nietzsche fût sidéré lorsqu'il découvrit l'éternel retour. Il était pétrifié,  pris dans un tourbillon qui entravait son désir d'expliquer la raison d'être de ses retours cycliques. Nous sommes dominés par des cycles mais le fait que nous le sachons peut aussi être un moyen d'entrer dans des cycles que nous avons nous-mêmes créés.

Avoir le temps est, en effet, une expression bizarre,c'est presque indécent. J’ai alors pensé que nous pourrions « être » le temps ; pas être au sens d'exister (j'ai définitivement abandonné mon existence), chacun de nous incarnerait sa propre temporalité, l’originalité de son rythme. S’intégrer à cette multitude de temps incorporés serait certainement une expérience très revigorante. Je cohabite, à l’occasion, avec un temps qui est mis sous le contrôle de mes nerfs, de mes peurs, des moments qui nous exhortent à vivre dangereusement à écrire mieux. Vivre sa vie comme si on marchait sur un lac gelé, pendant longtemps, j'ai compris ce précepte Taoïste comme une invitation à la prudence mais aujourd’hui, je pense le contraire ; il faut évidemment beaucoup d'audace pour choisir de marcher seulement sur de la glace.

A ce propos, votre assertion tragique est tout-à-fait judicieuse : donner une forme exacte à l’extase, c’est-à-dire à l’exaltation comme à la terreur de l’existence. C'est une excellente  proposition, ou plutôt  un programme, une méthode. Je vous suis sur le chemin de l'extase, j'y rajouterai simplement un soupçon (un peu moins cérébral)de folie inspiratrice, de doux délire. C'est lorsque je me retrouve à ces hauteurs que l'ordinateur se transforme en un garde-fou et que je me laisse alors envahir par la toute-puissance roborative de l'alphabet. La liberté est un outil car c’est aussi une pulsion, un moyen d'aller de l'avant, le moteur du devenir nietzschéen. 
François Huglo qui aime aussi beaucoup Diderot a conclu un de ses derniers mails ainsi : « En conclusion (provisoire), en écho peut-être à la question "comment ne pas parler d'un livre ?", je vous copie ces mots de Diderot qui, parole de quadrupède, me bottent ET me vont comme un gant : Je ne compose point, je ne suis point auteur ; je lis ou je converse, j'interroge ou je réponds.»

A bientôt,   

Philippe Jaffeux

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Merci d’abord pour l’envoi de Courants Blancs.

 

j'éprouve encore le besoin de rattacher le feu à un mystère ; peut-être le plus grand de tous.

Mystère du feu. Oui évidemment. Je vous envoie à ce propos quelques phrases de Fragments d’une Poétique du Feu de G. Bachelard.

« Quand ces traits de feu, éclair ou vol, viennent nous surprendre dans notre contemplation, ils apparaissent à nos yeux comme des instant majorés, ils sont des instants d’univers. Ils ne nous appartiennent pas, ils nous sont donnés. Ces instants marquent la mémoire, ils reviennent dans la rêverie, ils gardent leur dynamique d’imagination. On peut bien dire qu’ils sont des Phénix de rêverie. » « La poésie est ainsi un foyer ; les images sont le combustible qu’il faut sans cesse apporter pour que l’imagination reste à son sommet. (…) La cohésion par les images du feu est plus puissante que la cohérence des idées. »

Le feu affirme ainsi la sublimation absolue. Le feu phrase la sublimation absolue. Le feu affirme les phrases de la sublimation absolue.

 

Il y a un acquiescement à la multiplicité du feu à l’intérieur de votre nom. Il y a un oui au feu (un oui en allemand, un ja) et aussi un déjà du feu à l’intérieur de votre nom. Etant donné que votre prénom Philippe révèle de surcroit l’amour des chevaux, la formule Philippe Jaffeux veut ainsi dire celui qui aime les chevaux du feu, celui qui aime la multiplicité des chevaux du feu. Il y a une course inachevée comme parachevée du feu provoquée par la rencontre particulière entre votre prénom et votre nom.

 

J’essaye donc de me référer à une philosophie du devenir plutôt qu’à celles de l’existence (ou des essences).

La danse est le support de toute la pensée nietzschéenne et des meilleurs littérateurs à mon avis.

Je n’accomplis pas cette distinction entre le devenir et l’existence. Devenir et existence me semble reliés. Je dirais même que la danse affirme le devenir de l’existence. La danse affirme le devenir de l’existence à l’intérieur des flux du vide.

 

Le temps n'a pas de début ni de fin.

Nietzsche a inspiré Freud qui lui a peut-être emprunté son recours à la généalogie (pas de vérités : seulement des interprétations) mais aussi le principe de réalité, le ça, nos instincts, l'amoralité...

Cependant si comme vous le dites le temps n’a ni origine ni fin, la généalogie est alors inutile. Ainsi non seulement il n’y a pas de vérité mais les interprétations elles-mêmes sont sans valeur. J’ai le sentiment que le problème n’est pas d’interpréter le temps ou le monde, le problème serait plutôt de donner une forme précise au temps et au monde. Et il me semble de même nécessaire d’affirmer l’instinct et cela sans non plus l’interpréter, que ce soit de façon freudienne ou nietzschéenne. Le problème est en effet aussi de donner une forme précise à l’instinct c’est-à-dire à ce que vous appelez l’improvisation ou encore la spontanéité. A propos de l’idéologie capitaliste en tant que négation systématique de l’improvisation et de la spontanéité, je suis intégralement d’accord avec vous. Cependant j’ai aussi le sentiment que le désir d’interprétation participe du souhait nihiliste d’abolir l’improvisation de l’instinct. L’interprétation est un désir d’effacement. L’interprétation est un désir d’effacer l’instinct. En effet l’instinct n’interprète pas, l’instinct affirme plutôt la certitude de l’instant.

 

Comme vous le dites, il est donc important de sentir par quelle forme exister.Grâce au masque nietzschéen nous créons un double et nous existons au travers d'une forme.

Je me méfie des apologistes du masque. Ceux qui prétendent résoudre l’équation du masque finissent le plus souvent vampirisés à travers ce masque même. P. Sollers serait l’exemple parfait de cette situation. J’ai d’ailleurs l’impression que la raison elle-même n’est rien d’autre qu’un masque, peut-être le plus sournois des masques d’ailleurs. « J’avance masqué. » c’était la devise de Descartes, et cela n’est pas un hasard. La forme n’est ni dissimulation ni dédoublement. La forme montre. La forme montre la multiplicité. La forme montre la multiplicité de l’apparaitre en dehors de l’un et du deux, en dehors de l’unité de l’être et du dédoublement du néant et en dehors du dédoublement de l’être et de l’unité du néant.

 

Ce qui me fascine chez Nietzche c'est son courage. Nietzche a eu le courage de clamer son irresponsabilité parce qu’il savait que tout était permis et possible. Sa folie avait bien plus de mérites que toutes les formes de sagesses.

Courage de Nietzsche, je ne sais pas. Chesterton qui voyait surtout en Nietzsche un poète fourvoyé dans la philosophie était souvent impitoyable à son sujet. Dans Hérétiques Chesterton écrit par exemple ceci à propos du surhomme. « Ce que nous redoutons chez nos voisins, ce n’est pas l’étroitesse de l’horizon, c’est leur disposition à l’étendre, et toutes nos aversions contre l’humanité ordinaire ont ce caractère général. Ce sont des aversions inspirées non par sa faiblesse, comme on le prétend, mais par son énergie. Les misanthropes font semblant de mépriser l’humanité pour sa faiblesse, en réalité ils la haïssent à cause de sa force. Bien entendu cette répugnance envers la brutale vivacité et la brutale diversité du commun des hommes est une chose parfaitement raisonnable et excusable tant qu’elle ne prétend en quoi que ce soit être une supériorité. C’est quand elle s’appelle aristocratie, esthétisme ou supériorité sociale que sa faiblesse inhérente doit en toute justice être relevée. Le dédain est le plus pardonnable des vices, mais c’est la plus impardonnable des vertus. Nietzsche, le représentant le plus éminent de cette prétention de dédain, fait quelque part une description, d’ailleurs puissante au sens purement littéraire, du dégoût et du dédain qui le consument à la vue des gens communs, avec leurs visages communs, leurs voix communes, leurs esprits communs. Comme je l’ai déjà dit, cette attitude est presque belle, si nous en considérons le pathétique. L’aristocratie de Nietzsche est empreinte du caractère sacré qui est l’apanage des faibles. Lorsqu’il nous dit qu’il ne peut endurer les faces innombrables, les voix incessantes et l’omniprésence accablante de la foule, il s’assure la sympathie de quiconque a été malade à bord d’un paquebot ou fatigué dans un omnibus bondé. Tout homme a haï l’humanité alors qu’il était moins qu’un homme ; tout homme l’a sentie dans ses yeux comme un brouillard aveuglant, l’a sentie dans ses narines comme une odeur suffocante. Et quand Nietzsche manque d’humour et d’imagination au point de nos demander de croire que son aristocratie est une aristocratie de muscles vigoureux et de volonté ferme, il est nécessaire de rétablir la vérité. C’est une aristocratie de nerfs faibles. »

 

C’est pourquoi je ne suis pas certain que la folie soit un indice de courage. J‘ai plutôt le sentiment que le courage serait de parvenir à affirmer son irresponsabilité sans cependant céder à la folie. Le courage serait de parvenir à affirmer la forme précise de son irresponsabilité et même la forme précise de sa déraison sans cependant être fou. Le feu n’est jamais fou. Cela se joue à une lettre. L’extrême audace du feu ce serait de parvenir à affirmer la démesure de la démence, la démesure de la déraison ou la démesure du délire sans s’enfermer dans le miroir d’infini de la folie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

 Le feu n’est jamais fou. Cela se joue à une lettre.

Merci pour ces mots.

Le feu est la plus extraordinaire image du mouvement. Les flammes sont peut-être les seules à pouvoir expliquer ou illustrer le mouvement. Le feu aiguise notre vue. « Si ton œil était plus aigu tu verrais tout en mouvement » (Nietzsche). 

 

Votre lecture de Bachelard est très éclairante et ce que vous dites à propos de mon nom m’a favorablement intrigué.

 

Je suis allé, bien entendu, trop vite, le devenir et l’existence sont indissociables, le devenir met en mouvement notre (nos) existence. J’ai réuni les philosophies de l’existence avec celles des essences afin de mieux les opposer au devenir nietzschéen.

 

Contrairement aux métaphysiciens, la généalogie de Nietzsche nous permet, notamment, de nous réconcilier avec nos instincts, de faire face à notre réalité et de nous rapprocher de notre propre temps. En ce qui me concerne, j’essaye de jongler avec des instants, des pensées instinctives (si cela existe). J’utilise aussi les nombres qui seraient les seuls à pouvoir me rattacher à la dimension métaphysique (cosmique) du temps.

 

Nos sociétés capitalistesnous réduisent à être des ratés de l’instinct, de l’improvisation, de la spontanéité et du jeu. Faire usage de notre pouvoir d’interprétation nous permet néanmoins de révéler notre subjectivité, voire notre monstruosité. Je trahis les vérités en les traduisant. J’annihile de ce fait le dispositif sujet / objet et je découvre une voie de passage.

 

En ce qui concerne le masque il ne s’agit absolument pas d’associer celui-ci à ses déviances sournoises. Le masque est pour moi un moyen d’apprivoiser et d’affermir son double créateur sans lequel l’activité artistique me semble improbable. Le masque est aussi intrinsèquement lié à la personne (« persona », masque de théâtre). Il ne doit pas être confondu avec ces muselières qui nous transforment en chien de garde du spectacle. Le masque est un remède qui provoque nos métamorphoses. Claire Ceiraune amie de Ch’vavarm’a raconté une histoire féerique à ce sujet : une petite fille trisomique s’est mise pour la première fois à parler après s’être affublé d’un masque nez-rouge de clown. Cette anecdote, réfractaire à toute analyse, plaide en faveur de la bienveillance des masques. J’ai parfois l’impression quel’alphabet est peut-être mon masque, le support d’un dédoublement thérapeutique ?

 

 

Je préfère penser à Nietzsche comme un poète qui a outrepasséla philosophie et réciproquement. Il était un artiste du devenir, du processus et de l’expérimentation. Il a dénoncé, avec raison l’intelligence utilitariste des faibles qui nuisait aux forts dont il faut alors prendre la défense. Nietzsche s’accordait à la brutale diversité et à la brutale vivacité du monde…Il a été le premier philosophe à déclarer :« tout est possible ». La pensée de Nietzsche a été galvaudée à cause de son idée du surhomme. Son aristocratie, à la fin de sa vie, a aussi eu pour mérite de reconnaître celle des pauvres et de leur santé cynique.Je ne suis pas d’accord avec Chesterton, l’aristocratie de Nietzsche est celle qui relève de la culture, au sens le plus large du terme ; ce qui nous aide à vivre, au milieu d’autres hommes. « Insistons sur le développement de l’amour, la gentillesse, la compréhension, la paix. Le reste nous sera offert. ». Ces mots ont été écrits par Nietzsche, aussi. 

 

Pour conclure, je suis d’accord avec vous, seul le délire d’un apathique peut parvenir à affirmer la démence, la déraison, la démesure sans s’enfermer dans le miroir d’infini de la folie.

 

A bientôt,

 

Philippe Jaffeux

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jafffeux,

 

Je vous envoie encore quelques phrases de Malcolm de Chazal et de Roberto Juarroz à propos de la folie.

 

« Le génie, (…) est l’homme qui dépasse le social, passe par cette zone où il peut devenir fou et dépasse cette zone dangereuse pour arriver à une supralucidité.

De cette zone, il ne peut jamais devenir fou. S’il devenait fou, il se verrait devenir fou. (…)

Le docteur Velin s’est servi d’un terme pour mon cas, qui n’est ni le fou, ni le lucide, mais l’antifou : l’homme qui ne peut plus devenir fou, parce qu’il a dépassé la zone de la folie. » Malcolm de Chazal

 

« La poésie est-elle un prétexte à la folie ?

Ou la folie un prétexte à la poésie ?

Ou les deux un prétexte à autre chose

Une autre chose excessivement juste,

Et qui ne peut pas parler.

Je trouve en ce poème l’hypothèse qu’au-delà de la folie doit exister la possibilité de recourir à ce qui les assemble en un équilibre étranger à tous déséquilibres imaginables. (…) Mon poème supposait que la poésie nous conduit vers la folie, mais dans le même temps nous préserve. (…) Seule la poésie nous sauve de la folie. Autrement dit, elle est une forme supportable et vivable de la folie, où l’homme ne perd pas contact avec lui-même. (…) La poésie s’apparente à la folie parce qu‘elle tient toujours simultanément, du salut et de la perte. La poésie est une forme de folie qui nous préserve du bon sens et des stupides idoles qui dévorent la vie et les hommes. Elle est une « folie » qui nous permet de vivre et de mourir en tant que nous-mêmes. » Roberto Juarroz

 

Et pour dire autrement ma méfiance envers le désir de folie, je vous envoie aussi d’anciennes notes à propos d’Artaud.

 

La malédiction d’Artaud est d’avoir été un ange sans le savoir. Par une grâce sidérante il était né ange. Par une ironie du sort ridicule, il l’ignorait. C’est pourquoi il désirait devenir un ange, alors qu’il l’était déjà. Et c’est pourquoi enfin il devint un excrément, l’excrément de sa folie.

 

L’infamie d’Antonin Artaud fut d’être une sorte de saint sans amour autrement dit un martyr, un masochiste tonitruant qui choisit de souffrir infiniment sans jamais essayer de transformer cette souffrance en insouciance de l’extase. « Celui qui a l’âme élevée sans être fort sera hypocrite ou abject. » Michaux. Telle est l’abjection d’Artaud, celle de ne pas avoir la force de son âme et ainsi de se saturer niaisement du néant épidémique (viral) de sa souffrance. L’infamie d’Artaud est d’avoir peur de la joie, est d’avoir peur de la nécessité du bonheur. L’infamie d’Artaud est de penser que la pure possibilité du mal est une nécessité (pensée qui serait la caractéristique de l’esprit religieux). La lâcheté puritaine d’Artaud est de ne jamais vouloir s’extraire du bavardage de néant du mal, de vivre comme si le bavardage du mal était une fatalité. Artaud croit au mal qu’il hait. C’est cela qui le distingue profondément de Ponge. J’ai le sentiment que Ponge éprouvait avec presque autant d’intensité la pourriture d’être d’homme, d’appartenir à l’espèce humaine qui horrifiait Artaud. Malgré tout Ponge ne s’y vautrait pas. Le courage candide de Ponge était à l’inverse d’essayer de s’en extraire par l’extase sensuelle de sa rhétorique, par la jubilation de ses phrases.

Artaud a survécu à son extrême lucidité plus qu’il ne l’a œuvrée, plus qu’il n’est parvenu à la transformer en œuvre. En cela, Artaud est plus un héros, un héros de son épouvante qu’un artiste. Artaud a finalement été détruit par sa lucidité, la lucidité de son constat (effrayé) du complot aussi muet que bavard de l’espèce humaine, du vampirisme incessant de l’espèce qui contraint chaque particularité charnelle à se renier elle-même.

La tragédie ridicule d’Artaud est que sa lucidité n’amplifia jamais la force de sa joie. Au contraire, sa lucidité a interdit sa joie. Sa lucidité n’était pas affirmative mais réactive, elle l’a mutilé sans jamais provoquer l’épanouissement de sa jubilation. Si Artaud a finalement tant souffert, c’est sans doute parce qu’il a aimé son ennemi. Voilà ce qui distingue Artaud d’écrivains comme Ponge ou même Kafka, son impuissance à la joie, à l’insouciance, à l’humour ou à la frivolité. Sa lucidité hante Artaud, c’est pourquoi il n’est jamais apte à s’amuser avec elle. Ce qui distingue Artaud de Kafka, c’est le geste de disparaitre comme élégance de l’humoriste. Impuissant à disparaitre, Artaud s’est condamné lui-même au statut de cadavre survivant. Kafka sentait ce que sentait Artaud, l’abjection inexpiable d’appartenir à l’espèce humaine cependant Kafka disposait aussi d’une force de délicatesse que Artaud ignorait, celle de sourire avec aisance sans haine ni amertume de ce qui l’épouvantait. Artaud connaissait la lucidité mais il ignorait la grâce souriante de la lucidité. Kafka est un Artaud joueur, un Artaud dont l’infini de la souffrance n’aurait pas anéanti l’illimité du sourire.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Le problème de l’hésitation a pour moi une valeur intense. L’hésitation apparait comme une forme quasi sismique. L’hésitation révèle l’hypothèse de la catastrophe, le si du séisme. L’hésitation apparait comme l’oscillation entre la finitude du monde et l’infini de l’univers.

 

Je ne crois pas à la dimension infinie de l’univers. J’ai plutôt la sensation d’une démesure du monde, c’est-à-dire la sensation de l’apparition du monde en dehors de toute mesure (que cette mesure soit finie ou infinie). A propos du problème de savoir si le cosmos est fini ou infini, les scientifiques restent prudents. Ils proposent seulement des hypothèses, même si l’hypothèse d’un univers infini est la plus fréquente. Comme je n’ai pas les aptitudes scientifiques pour répondre à ce problème, je préfère parler de monde transfini. Je trouve aussi intéressante l’hypothèse proposée par S. Hawkins dans une Brève Histoire du Temps. « L’espace-temps serait comme la surface de la terre. (…) La surface de la terre est finie en expansion mais elle n’a pas de frontière ou de bord. Si vous filez vers le soleil couchant, vous ne tomberez pas du bord. ( …) On pourrait dire « La condition aux limites de l’univers est qu’il n’a pas de limites. » L’univers se contiendrait entièrement lui-même et ne serait affecté par rien d’extérieur à lui. Il ne pourrait être ni créé ni détruit. Il ne pourrait qu’Etre. » Ce que je reformulerai plutôt ainsi. Le monde apparait comme démesure immédiate du destin. La démesure du monde apparait comme création-destruction du destin (création-destruction de sa destination) en dehors de l’être et du néant.

 

l’éternel retour qui représente, peut-être, la plus puissante pensée de tous les temps.

Paradoxalement, étant donné ma fascination pour la répétition, la pensée de l’éternel retour m’intéresse assez peu. Par exemple la théorie de Deleuze de l’éternel retour comme machine transcendantale (si j’ose dire) à produire de la différence ne me semble pas très convaincante. Eternel retour, je trouve l’expression inexacte. J’ai le sentiment d’une répétition du monde, cependant je n’ai pas le sentiment que cette répétition soit un retour et qu’elle soit éternelle. J’ai plutôt le sentiment de la répétition comme tournure d’immortalité. La répétition révèle la tournure de l’immortalité plutôt que le retour de l’éternité. La répétition révèle les tournures de matière de l’immortalité, les tournures de matière de l’immortalité du monde. Cela semble une distinction futile et pourtant j’ai le sentiment que cette distinction est cruciale.

 

Dans son livre Economie Eskimo, le Rêve de Zappa. P. Thiellement évoque parfois ce problème de l’éternel retour. « Si nous prenons en compte le fait que l’espace lui-même n’est que le composé, que le substrat des forces en présence dans l’Univers, et que celui-ci est fini (sinon les forces s’y seraient toutes dissipées), alors nous commençons à nous rendre compte que le temps étant lui infini et éternel, toutes choses ont nécessairement eu lieu, ont lieu et auront encore lieu à nouveau. »

 

«  Ce que Nietzsche reprend à Héraclite est sa conception du devenir : c’est et ça n’est pas le même fleuve. Tout change mais cependant ce fleuve est un. Ce qui signifie que le devenir est lui-même pris dans un cycle qui le fait revenir. Il y a un revenir perpétuel du devenir (…) Ce que n’avait pas dit Héraclite mais que Nietzsche devinera est l’élément suivant : c’est parce que la quantité de forces qui compose le fleuve est finie, mais le temps à travers lequel il s’écoule infiniment lent, que tout ce qui devient revient. » 

 

« Il y a une réversibilité intégrale du déterminisme de nos pulsions. Si l’ensemble des passés, des présents et des futurs me détermine, le moment dans lequel je suis détermine à son tour la totalité des passés, des présents et des futurs. C’est pourquoi la vision de l’éternel retour comme cauchemar (réitération de chaque moment, prolifération des calques, défilés de mode, interminables tournées) peut se transformer en événement révolutionnaire, disruptif, insurrectionnel pur. »

 

Le problème de la tournure comme forme de répétition du destin reste pour moi un problème extrêmement confus. Je vous envoie des citations de Wikipédia à propos de ce que les physiciens appellent la valeur quantique de spin et des extraits de deux livres futurs Tournures de l’Utopie et Tu Sauf afin d’essayer de clarifier ce problème de la répétition tournoyante du destin.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

Le spin est, en physique quantique, une des propriétés des particules, au même titre que la masse ou la charge électrique. Comme d'autres observables quantiques, sa mesure donne des valeurs discrètes et est soumise au principe d'incertitude. C'est la seule observable quantique qui ne présente pas d'équivalent classique, contrairement, par exemple, à la position, l'impulsion ou l'énergie d'une particule.

 

Le spin a d'importantes implications théoriques et pratiques. Il influence pratiquement tout le monde physique. Il est responsable du moment magnétique de spin (…). Les particules sont classées selon la valeur de leur nombre quantique de spin (aussi appelé communément, le spin) : les bosons de spin entier ou nul et les fermions de spin demi-entier. Fermions et bosons se comportent différemment dans des systèmes comprenant plusieurs particules identiques ; le comportement fermionique de l'électron est ainsi la cause du principe d'exclusion de Pauli et des irrégularités de la table périodique des éléments. L'interaction spin-orbite conduit à la structure fine du spectre atomique. Le spin de l'électron joue un rôle important dans le magnétisme, et la manipulation des courants de spins dans des nano-circuits conduit à un nouveau champ de recherche : la spintronique. La manipulation des spins nucléaires par résonance magnétique nucléaire est importante dans la spectroscopie RMN et l'imagerie médicale (IRM). Le spin du photon – ou plus exactement son hélicité – est associé à la polarisation de la lumière.

 

Le spin a d'abord été interprété comme un degré de liberté supplémentaire, s'ajoutant aux trois degrés de liberté de translation de l'électron : son moment cinétique intrinsèque (ou propre). En d'autres termes, l'électron ponctuel était vu comme tournant sur lui-même — d'où le nom de « spin », en anglais « tour » ou « faire tourner ». Cependant, il est vite apparu que cette « rotation » est purement quantique et n'a pas d'équivalent en mécanique classique. La représentation du spin en termes de rotation est donc abandonnée. Wolfgang Pauli avait déjà montré en 1924 que, compte tenu des dimensions connues de l'électron, une rotation de l'électron nécessiterait une vitesse tangentielle de rotation à son équateur qui serait supérieure à la vitesse de la lumière, vitesse en principe infranchissable selon la théorie de la relativité restreinte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tournures de l’Utopie

 

 

Celui qui écrit sait le spin de chaque phrase et le spin de chaque lettre cependant il méprise le spin des mots. Celui qui écrit sait combien de fois une phrase tourne sur elle-même avant de reposer à l’intérieur d’une forme exacte. Celui qui écrit sait combien de fois il est nécessaire de répéter une phrase afin qu’elle donne une forme de sommeil exact à la chute immortelle du destin.

 

Chaque chose, chaque chair tourne un nombre particulier de fois sur elle-même afin deretrouver la forme de son destin. Ce nombre de fois est son spin symbolique (parabolique). La chair tourne à chaque instant sur elle-même pour retrouver la forme de son destin. Les phrases surviennent là où la chair tourne sur elle-même pour retrouver la forme de son destin.

 

Le temps fait tourner la chair sur elle-même. Le temps provoque le tournoiement de la chair sur elle-même. A chaque tour, la chair apparaît selon une forme différente. Cependant à la suite d’un nombre particulier, chaque chair retrouve la forme de son destin.

 

Les chairs se distinguent par l’instant où elles trouvent la forme de leur destin pour la première fois et par le nombre de fois où elles parviennent à retrouver la forme de leur destin pendant leur existence. Il y a des chairs qui trouvent cette forme avant même de naître, d’autres à la naissance, d’autres à 5 ans ou 10 ans ou 75 ans, d’autres à leur mort et il y a même ceux qui meurent sans l’avoir jamais trouvée.

 

L’autre aspect est le rythme auquel chaque chair parvient à retrouver la forme de son destin, le rythme de sa répétition. Il y a des chairs qui après avoir trouvé cette forme une première fois ne la retrouvent jamais, d’autres qui la retrouvent une seule fois, d’autres qui la retrouvent des dizaines, des centaines, des milliers ou des milliards de fois. Il y aussi un paradoxe : ce n’est pas parce que deux corps ont le même spin qu’ils vont retrouver la forme de leur destin au même rythme, cela dépend en effet aussi de la vitesse de rotation de leur chair. Par exemple pour deux chairs qui ont le même spin (3) c’est à dire qui retrouvent la forme de leur destin après avoir effectué trois tours sur eux-mêmes, si l’un des deux à une vitesse de rotation 10 fois plus grande, il retrouvera la forme de son destin 10 fois plus souvent.

 

Il est ainsi nécessaire de distinguer la durée qui sépare deux rencontres avec la forme de son destin et le rythme auquel ces retrouvailles s’effectuent. Il y a des chairs qui retrouvent la forme de leur destin chaque jour, d’autres chaque semaine, d’autres chaque mois, d’autres chaque année, d’autres après plusieurs années. Cependant la chair qui retrouve la forme de son destin chaque jour après avoir effectué 20 tours sur elle-même n’a pas le même sentiment du destin que celle qui la retrouve chaque jour après avoir effectué 10 millions de tours ou 2 tours. De même la chair qui retrouve la forme de son destin tous les 20 ans après avoir accompli 5 tours sur elle-même n’a pas le même sentiment du destin que celle qui la retrouve tous les 20 ans après avoir accompli 500 tours.

 

Ce qui compose l’âge symbolique d’un homme c’est ainsi la conjonction du temps dont il a besoin pour retrouver la forme de son destin avec le rythme du tournoiement sur lui-même qui correspond à ce temps.

 

 

 

Tu Sauf

 

 

Il existe des instants où la chair apparait absolument invulnérable et ainsi immortelle. A ces instants même si la chair se trouvait au milieu d’un tremblement de terre, sous les bombes ou parmi les coups de feu, elle resterait malgré tout intacte. La chair ne sait pas toujours où et quand surviennent ces instants d’immortalité. Ces instants surviennent ainsi comme des événements paradoxalement inconnus. C’est pourquoi ces instants d’immortalité de la chair ne sont pas identiques à des événements extraordinaires Parfois à l’instant où une chair devient immortelle elle accomplit des gestes simplement habituels. Quelqu’un reste assis sur une chaise à l’intérieur de sa maison ou il marche dans l’herbe de son jardin et à cet instant précis malgré tout sa chair apparait incroyablement immortelle.

 

L’ordre par lequel les événements d’une existence surviennent est plus révélateur et symbolique que ces événements eux-mêmes. Un homme qui rencontre le Christ à 10 ans et qui lit la Bible à 70 ans quelques jours avant sa mort sera très différent d’un homme qui lit la Bible à 10 ans et qui rencontre le Christ à 70 ans quelques jours avant sa mort.

 

Si le corps d’un homme devenait immortel et qu’il était ainsi apte à rencontrer l’intégralité des événements imaginables, les événements eux-mêmes n’auraient plus aucune importance, ce qui leur donnerait une valeur symbolique serait uniquement la forme de leur apparition à l’intérieur du temps, c’est à dire la composition de leur suite. La valeur symbolique des événements deviendrait ainsi celle de la syncope d’apocalypse de la phrase de temps qu’ils inventent.

 

Revivre exactement la même vie mais à l’envers, dans l’autre sens, de l’instant de sa mort à l’instant de sa naissance. Une deuxième vie qui serait semblable à une réversibilisation gratuite du temps. Cette inversion susciterait une sorte de révélation étrange, la révélation humoristique du toujours déjà connu. Cette vie rencontrée ainsi dans l’autre sens apparaitrait parfois aussi étonnante et imprévisible qu’une autre vie.

 

Il serait élégant d’inventer une forme d’existence à double temporalité, à temporalité de sens inverses. L’existence apparaitrait composée comme une forme de temps entrelacés, comme un pacte de temps. Il y aurait la temporalité de la veille qui commencerait à la naissance et qui avancerait jour après jour vers la mort et la temporalité du sommeil dont la trajectoire serait inverse à celle de la veille, elle commencerait à la nuit de la mort pour revenir de nuit en nuit jusqu’à la nuit de la naissance. Le premier jour d’éveil coïnciderait ainsi avec la dernière nuit de sommeil, le deuxième jour d’éveil avec l’avant dernière nuit de sommeil et ainsi de suite jusqu’à parvenir au dernier jour d’éveil qui coïnciderait avec la première nuit de sommeil. L’existence ressemblerait ainsi à une étreinte rituelle, une embrassade absurde et étrange de veilles et de sommeils.

 

Une forme de métempsycose à l’envers. Penser qu’un jour un autre que moi, Boris Wolowiec né le 4 Décembre 1967 à Angers renaitra dans mon propre corps, dans mon corps tel que je l’aurai abandonné à l’instant de ma mort.

 

Si nous devions retourner à l’intérieur du vide antérieur au temps à l’âge de 30 ans afin d‘y aller chercher notre âme, qui aurait sans honte l’audace d’accomplir ce geste ?

 

 

Une forme d’existence où l’âge de la mort et l’intégralité des événements de la vie sont fixés dès la naissance et où cependant chacun a le pouvoir de déterminer l’ordre selon lequel il préfèrera vivre les différentes années de sa vie. Par exemple, un homme qui sait qu’il mourra à 53 ans, choisira de vivre d‘abord sa vingt-huitième année puis sa neuvième, puis sa trente-quatrième et ainsi de suite selon la composition des âges qu’il désire. Chacun sera cependant obligé de vivre l’intégralité des années qui lui auront été données. Cette aptitude à ordonner selon son désir les diverses années de sa vie sera considérée comme la forme même de la liberté. Ceux qui choisiront de vivre malgré tout de façon chronologique seront soit dédaignés comme des déments soit admirés comme des messies.

 

Une forme d’existence où les hommes savent comment esquiver des âges. Par exemple 7 ans, 29 ans, 56 ans. Pendant l’année de l’âge qu’ils dédaignent, ils dorment. Ils disposent ainsi de gigantesques masses de sommeil grâce auxquelles ils restent intégralement éveillés pendant les années qu’ils préfèrent.

 

Un homme qui vivrait alternativement un an d’existence éveillée puis se reposerait pendant une dizaine d’années pour recommencer à exister un an pour encore se reposer pendant une dizaine d’années et ainsi de suite jusqu’à parvenir selon ce rythme jusqu’à l’âge de 60 ans ne serait ni un conservateur ni un révolutionnaire, il mépriserait l’ordre comme le désordre, il affirmerait la géographie des éclipses du temps.

 

Il serait agréable de vivre une existence avec des pauses de sommeil d’un siècle entre chacun de ses différents âges. Par exemple, avoir un an en 1900, deux ans en 2000, trois ans en 2100… L’âge deviendrait ainsi une forme d’archéologie de l’âme.

 

Vivre 80 ans de telle manière que le corps soit vivant et visible seulement deux années par siècles. Le temps de la vie serait ainsi de 80 ans et le temps de l’existence de 40 siècles. Pendant les 98 années quasi superflues de chaque siècle, le corps attendrait comme une forme invisible. Les autres hommes sauraient que notre corps existe sans jamais savoir ni où ni comment. Pendant ces 98 années quasi superflues de chaque siècle, le corps ressemblerait à un bégaiement d’amnésie de l’ascèse comme à un trait d’esprit d’utopie de l’âme.

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Ouvrir une clef avec un fou rire. Merci pour ces mots.Il m'a semblé que les clefs pouvaient être ouvertes comme les traces des animaux pouvaient être lues...Ce n'est pas grand-chose que de savoir seulement lire des lettres.Le sens d’une clef se retourne contre lui-même avant de s’ouvrir à la mécanique insensée des mots. Les clefs, comme les mots, peuvent avoir d’autres fonctions, inespérées.Est-ce que votre phrase suggère l’idée que votre désinvolture est aussi une forme de clandestinité et vice-versa ?En lisant ces mots, j'ai aussi pensé que la " folie" (où plutôt l’au-delà de celle-ci, comme vous le dites) pouvait trouver sa place dans ce que vous nommez la clandestinité qui n'est peut-être, en fin de compte, qu'un moyen de définir l'acte d'écrire. (J'étais au Salon du livre où je n'ai évidemment pas fait une seule dédicace ; les salons ne sont pas clandestins.)Désirer devenir fou est, bien entendu, une aberration. Il est néanmoins raisonnable de constater que nous mourrons tous plus ou moins fous. Nos sociétés nous séparent de tout ce qui est déjà là, de ce quiestnécessaire à nos émerveillements et à nos extases, elles nous éloignent du lieu où se situe l'au-delà de la folie.

Aujourd'hui, je reviens vers le Tao. Cette voie monte sans cesse vers le haut parce qu’elle est la plus simple et en même temps elle va toujours de l'avant parce qu'elle est inépuisable. Le Tao : l'efficace (dernièrement ce mot a été traduit par « fonctionnement des choses »).Tout est possible ; il suffit de faire corps avec « le fonctionnement des choses »(J.F Billeter). L'action de la non action (« Wu Wei ») est le moyen de suivre son Tao, d'être porté par celui-ci. Nous n'agissons plus sur le monde et nous ne sommes plus influencés par ses forces : nous faisons corps avec lui (à condition de prendre la nature pour modèle). Les taoïstes ont rejeté la civilisation, le progrès, l’ambition, l'étude, pour suivre la nature et leur intuition qui était, en fait, leur seul mode de connaissance. 

 

Artaud ne m’a jamais touché. J’ai assimilé, à tort peut-être, sa folie à un spectacle. J’ai toujours écris pour me soigner, pour oublier la maladie et j'ai du mal à comprendre ceux qui écrivent pour se souvenir de leurs blessures ou pour s’opposer à leur corps. Vous avez raison de souligner que sa lucidité n’était pas affirmative mais réactive. Dans le tao, la volonté et l’intentionnalité sont mises en sourdine afin de favoriser l’apparition d’un automatisme conscient ; la pratique d’un art, par exemple. Les taoïstes, contrairement à la majorité des traditions spirituelles, ont rejeté la parole mais le corps trouve sa place dans leur enseignement. Il me semble préférable de prendre conscience de son corps avec l’idée d’être sauvé par celui-ci (Nietzsche, Gurdjieff et la danse, par exemple).

 

J'apprécie l’écriture expérimentale de Ponge. Son œuvre est un formidable processustoujours en devenir ; aucune certitude ni absolu. A ce propos, l’hésitation, telle que vous l’entendez, est-elle un moyen d’intensifier notre scepticisme, de prendre goût à nos doutes libérateurs ? Le cosmos aussi est un outil qui nous permet de savoir que notre ego est une illusion. J’ai la possibilité de devenir un auteur à partir du moment où je reconnais que je ne suis qu’une simple production de mon œuvre.

 

Le revenir du devenir me nourrit. Cette pulsion roborative, cette énergie inépuisable, est à la source d’un élan créateur, d’une durée peut-être. Le temps est tellement lent qu’il me semble parfois imperceptible. Et si j’en parle, il se met à ralentir encore plus. L’écriture m’apparait être une activité absurde parce qu’elle est toujours en retard. L’éternel retour me révèle alors une méthode qui m’autorise à prendre de la distance avec moi-même, à me regarder vivre jusqu’à devenir comme ce peintre qui, un jour, disparaît dans son tableau, pour le meilleur et pour le pire.

 

Clandestinement vôtre, peut-être ?

 

 

Philippe Jaffeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

 

J’ai écrit à Laurent Albarracin une lettre à propos de son article consacré à Courants Blancs.

Je vous l’envoie. (Laurent est d’accord.) Même s’il y aura sans doute pour vous de nombreuses redites, vous y trouverez peut-être quelques remarques nouvelles.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

Autour de Jaffeux

 

 

Ce que tu dis à propos de Jaffeux est souvent judicieux. Je suis d’accord par exemple avec ce que tu dis à propos de la lettre. « Le poète opère une sorte de diffraction de la lettre dans la lettre. (…) l'espèce d'interstice ludique où la lettre joue et s'éclaire de son décalage. » Il y a en effet chez Jaffeux une déhiscence ou plutôt une mutation de la lettre à elle-même, de la lettre envers elle-même. Pour Jaffeux, la lettre est la mutante réversible d’elle-même. Je suis aussi d’accord avec ce que tu dis à propos du vide. « Le terme et le thème du « vide » revient souvent, comme s'il était le lieu de cette pure vitesse, depuis lequel on peut tout voir et tout penser. »

 

Je trouve cependant que ton discours reste un peu distant. Tu expliques l’œuvre de Jaffeux. Malgré tout je ne suis pas certain que tu saisisses son enjeu profond, son enjeu existentiel (existentiel si j’ose dire, Jaffeux est en effet assez réticent envers l’utilisation de ce mot). Il me semble que la manière la plus efficace de lire l’œuvre de Jaffeux n’est pas de l’analyser rationnellement, c’est plutôt d’essayer de délirer avec elle, (en cela nos deux écritures se ressemblent), c’est d’essayer d’accompagner son mouvement, de suivre son courant. Il me semble que c’est d’abord cela que Jaffeux attend de son lecteur.

 

Je n’ai pas l’intention de te redire en détail ce que j’ai déjà écrit à Jaffeux. Ce serait fastidieux. Cela ne me semble pas nécessaire parce que j’ai le sentiment que l’œuvre de Jaffeux n’a pas pour toi la même intensité que pour moi. Le problème de la suite des aphorismes comme forme picturale ou musicale en particulier est sans doute pour toi une question assez secondaire, une question purement scholastique, ce problème apparait cependant pour Jaffeux et pour moi comme un problème quasi fatal.

 

« Ce qui frappe en effet à la lecture des Courants blancs, c'est combien avec un nombre restreint d'éléments et de thèmes, (…) – combien ces aphorismes donc, par la combinatoire qu'ils mettent en œuvre, parviennent à penser le monde, »

C’est en effet ainsi comme technique de l’évolution et de la révolution ambivalentes du texte par modifications aléatoires incessantes que Jaffeux considère son propre texte. (C’est même aussi comme cela que Jaffeux lit parfois A Oui).

 

Tu le sais, le hasard a une très grande importance dans l’œuvre de Jaffeux. Jaffeux prolonge ainsi le Coup de Dé de Mallarmé. Les textes de Jaffeux ce serait quelque chose comme du Mallarmé drogué aux électrons, une composition de coups de dés hallucinés par des flux lucides d’électrons. Malgré tout j’ai aussi le sentiment qu’il y a encore autre chose, autre chose d’assez mystérieux dans son écriture, une aptitude à relier le flux du hasard avec la force de la nécessité. C’est pourquoi ses phrases semblent aussi aléatoires que nécessaires. Et c’est précisément cela, ce hasard nécessaire de chaque phrase qui me plait beaucoup dans son écriture.

 

« L'entreprise (…) de Jaffeux semble être d'épuiser l'alphabet, ou bien d'épuiser le monde avec les vingt-six lettres de l'alphabet, ce qui est à la fois l'inverse et la même chose. »

A ce propos j’ajouterai une remarque. La vision de l’alphabet selon Jaffeux n’est pas historique. L’alphabet que Jaffeux utilise n‘est précisément pas l’alphabet issu disons pour aller vite de l’alphabet grec. La vision de l’alphabet de Jaffeux est mythologique et même préhistorique. Jaffeux invente un alphabet mythologique par le geste d’accomplir une hybridation délirante entre l’alphabet et l’électricité.

 

« L'entreprise de Philippe Jaffeux a quelque chose de fascinant, comme toutes celles qui fonctionnent à l'obsession »

Une hypothèse. Il y a une obsession à l’intérieur de l’homme, l’obsession de parler. Et seul l’alphabet sait comment révéler le faisceau de cette obsession. Sans l’alphabet, l’obsession du langage en l’homme se développerait de façon folle. L’alphabet pour Jaffeux serait aussi ce qui parvient à mettre à la fois en ordre et en mouvement la folie du langage.

 

« afin de donner à voir la matière de la lettre, sa matière électrique »

Je ne suis pas certain que ce qui intéresse Jaffeux soit la matière de la lettre. (Jaffeux n’est en rien comparable à un poète du signifiant expressionniste tel par exemple Prigent) Ce qui intéresse Jaffeux ce serait plutôt la touche de la lettre. Pour Jaffeux l’électricité révèle la touche à la fois musicale et picturale de la lettre. « Les lettres sont des notes de musique que nous ne savons pas encore lire. » Par l’électricité, la lettre devient à la fois une note et-ou un pictogramme, une note et-ou un pictogramme du vide, une note et-ou un pictogramme des mutations du vide. Ce qui passionne Jaffeux c’est ainsi plutôt la tournure de la lettre. Pour Jaffeux chaque lettre dessine la trajectoire d’une tournure du vide, la trajectoire d’une tournure du vide en deçà même de la parole. C’est comme si pour Jaffeux à la fois, les lettres tournaient autour du monde et le monde tournait autour des lettres. Ou encore comme si chaque lettre révélait une manière de tourner du monde, comme si chaque lettre révélait une tournure particulière du monde.

 

« une tentative de représentation de la lettre, par le dessin du poème et surtout par le destin numérique qu'il lui assigne »

Je n’ai pas l’impression que le nombre soit pour Jaffeux un destin. La structure des nombres est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à définir dans la poésie de Jaffeux. Tu fais d’ailleurs une remarque intéressante à ce propos. « une valeur numérique, quand bien même celle-ci est aléatoire, non doctrinaire, floue (c'est un infini, plutôt qu'un chiffre précis, qui est la valeur numérique de chacune des lettres) ». Je suis d’accord avec toi sur cette interprétation. Et ma réticence envers la pensée de Jaffeux se situerait peut-être là. L’infini est selon lui le signe de la réversibilité, de la réversibilité du rêve. Ce qui me semble discutable dans la pensée de Jaffeux, ce n’est pas la réversibilité, c’est cette relation entre la réversibilité et l’infini.

 

« Ce qui explique le monde tel qu'il est, c'est une téléologie, c'est qu'il est organisé à des fins de cohérence. (…) une finalité inaperçue qui parcourt et file notre rapport au monde. » 

Il me semble douteux que Jaffeux soit à la recherche d’une telle cohérence téléologique, d’une telle finalité filée. Jaffeux dédaigne la philosophie occidentale soucieuse de l’origine et de la fin. Jaffeux préfère le Tao comme philosophie du mouvement qui réversibilise l’origine et la fin de façon indécidable (Ce que tu remarques d’ailleurs aussi : « tout s'explique et se dérobe par la profusion des correspondances entre les contraires »). Ce qui intéresse Jaffeux ce n’est ni l’origine, ni la fin, c’est plutôt le milieu, ce qui pousse au milieu, ce qui court au milieu, ce qui file en effet comme multiplicité aléatoire au milieu, ce que Deleuze appelle le rhizome (Jaffeux est très deleuzien). Ce qui intéresse Jaffeux, c’est le rhizome du zéro, c’est le rhizome du vide. Ce qu’il essaie ce serait d’entrelacer le zéro et l’infini. (En cela Jaffeux serait métaphysiquement proche de Juarroz.)

Il y a enfin un autre aspect important de Jaffeux : le lyrisme. Jaffeux est à la recherche d’un lyrisme de l’électricité, d’un lyrisme de la littéralité électrique. Dans son article sur Alphabet S. Dudouit a remarqué avec netteté cet aspect. « Le nombre de phrases (…) commençant par le pronom de la première personne est si grand qu’on peut sans doute s’interroger sur le statut de ce « je » chez Jaffeux. Le « je » de Jaffeux est celui d’un démiurge qui découvrirait son œuvre au moment où elle le crée. C’est le « je » du sujet qui découvre qu’il n’est que la conséquence de sa propre énonciation… » Selon Blanchot, l’indice même de la littérature est l’aptitude à passer du je au il autrement dit le dépassement du lyrisme. Avec ses Courants Jaffeux cherche à accomplir quelque chose de plus étrange. Jaffeux cherche à inventer un lyrisme du il, une forme de lyrisme paradoxal, une forme de lyrisme paradoxalement impersonnel.

 

« Quoi qu'il en soit, on ne peut que saluer une poésie fondée sur le paradoxe, »

Quoi qu’il en soit, c’est une formule que Jaffeux utilise souvent dans ses lettres (et l’homonymie entre la lettre comme trace et la lettre comme envoi est pour lui une évidente énigme). Ecrire ce serait pour Jaffeux révéler le vertige du vide comme geste aléatoire du quoi qu’il en soit, jeu de quilles du quoi qu’il en soit, cohérence oscillatoire du quoi qu’il en soit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Il me semble qu’undélire (au sens où l’entendait Deleuze) rapproche nos écritures. En ce qui me concerne, j’entretiens un jeu avec l’énergie d’un alphabet qui transmue l’effort d’écrire en un plaisir de créer.J’essaye d’exécuter un mouvement,un renversement (saut périlleux, culbute, pirouette) qui, par le truchement de l’alphabet (nombres, etc.)tente de transformer ma mélancolie en un élan de joie.Cette opération alchimique des mots, de l’alphabet (et Cie) est une véritable panacée qui est aussi celle qui me comble lorsque je vous lis.J’ai très souvent l’impression que votre méthode, votre approche, impulsive, distancée et intuitive, de l’écriture se rapproche de la mienne. En ce sens, je vous confie que je suis toujours à l’affut d’un effet de miroir lorsque je vous lis parce que je sens que votre processus créatif (délire) se rapproche du mien.Ce qui différencie peut-être mon travail du vôtre c’est qu’il s’appuie sur des décalages, sur une forme d’irresponsabilité décidée à renflouer la dynamique et la spontanéité d’un enfant.

 

Je ne possède pas votre capacité d’analyse (ou de celle de Laurent Albarracin) qui est déterminante pour se rapprocher d’un travail que l’on admire. J’essaye de lire grâce à mon intuition et à mon instinct afin de percevoir ce qui n’est pas lisibledans l’écriture. L’utilité de l’écriture ne se limite-t-elle pas à révéler une musique illisible ? J’ai besoin de m’animaliser, en quelque sorte.La culture est une imposture si elle dédaigne de reconnaître l’animal (ou le fou) qui est en nous ; J.Dubuffet était un pionnier en la matière. J’éprouve, néanmoins, un véritable respect pour la culture (qui est un travail). Vos références et vos citations sontdonctoujours les bienvenues mais c’est d’abord la santé (ou la sauvagerie) d’un délire qui me stimule.Pour reprendre votre dernier mail, dans lequel vous avez signalé le danger de la réaction, je vous précise que, maintenant, j’essaye de délirer avecet non plus contre.Je n’éprouve aucune attraction particulière pour la folie d’autant que celle-ci semble être incompatible avec mes troubles et déficiences neurologiques.

A ce propos,j’apprécie l’article de Laurent Albarracin car il a compris que mes déficiences pouvaient, en ce qui concerne mes textes, être un avantage. L’écriture, en effet, m’aide à préserver un précieux mouvement parce que je suis rivé à un fauteuil électrique. Mon style tente de donner jour à un élan à un rythme inédit, à une vie peut-être. Un essor spirituel, une transcendance est indispensable à la poursuite de mon activité.

L’écriture est malheureusement moins mobile que la parole, j’essaye de compenser cette faiblesse à l’aide de mes divagations et de mes ruptures. A ce sujet, j’admire la structure gigogne de vos paragraphes qui aboutissent souvent à la résolution d’une énigme universelle.

 

La lettre est à la fois geste et image. Lors de la rédaction de mes courants blancs, j’ai essayé de changer mon rapport à l’imaginaire. J’ai donc été agréablement surpris par les mots de Françoise Favretto sur le quatrième de couverture : « pensées imaginatives ». Je ne sais pas si je mérite ce qualificatif mais il me semble avoir imaginé des pensées dans l’espoir qu’elles deviennent des « pensées imaginatives ». Je souhaite progresser dans la voie de l’imagination plutôt que dans celle de la réflexion, si je puis dire.L’écriture me semble être une activité absurde si elle ne se réfère pas à la musique ou aux images.

Le vide est, en effet, le lieu d’une pure vitesse où tout est possible. Dans le meilleur des cas, cette vitesse parvient à révéler l’absurdité d’une forme intempestive : « un couteau sans lame auquel ne manque que le manche » (Lichtenberg). Le vide encadre aussi l’image d’une destruction créative de l’ego.

 

L’analyse de Laurent Albarracin ne me semble pas être trop rationnelle. Elle est très bien construite comme l’a remarqué aussi Ivar Ch’vavar. De très bonnes formules imagées "Kabbale sauvage et folle", "Zohar voyou", "chair littérale du monde"ont aussiretenu l’attention de F.Huglo. Laurent A. réussit à rendre compte, à la fois, de ses impressions de poète et de ses intentions de lecteur dans une chronique harmonieuse. La réussite d’une bonne chroniquerepose peut-être sur la capacité à doser les appariations de sa personne, à révéler un territoire qui se situe entre une lecture et une écriture. Les articles critiques sont des exercices difficiles.Quoiqu’il en soit, la critique est certainement aussi une forme d’art (non-délirante) oùLaurent Albarracin excelle à merveille.

 

Sans vouloir vous offenser, votre manière d’effectuer méthodiquement des commentaires sur ce que vous lisez a aussi quelque chose de très rationnel, vos glissements et libres associations vous permettent heureusement de ne pas vous régler sur un ton professoral.

 

J’essaye de faire en sorte que l’enjeu de mon activité se limite à être, encore une fois, un en-jeu : un processus ludique et expérimental. En ce sens, mon devenir doit prendre le pas sur des questions existentielles. Vous avez eu néanmoins raison de me rappeler que le devenir peut prendre la forme d’une succession d’existences, d’une série de métamorphoses et de transformations.

technique de l’évolution et de la révolution ambivalente du texte par modifications aléatoires incessantes. C’est exactement cela on ne peut pas dire mieux ; c’est ce que j’essaye de réaliser. Merci.

…Mallarmé drogué aux électrons, une composition de coups de dés hallucinés par des flux lucides d’électrons. Merci aussi. D’autant plus que c’est drôle et donc profond. Mallarmé c’est toutefois une autre envergure mais c’est vrai qu’il y a les électrons (octets) : les pierres de touche de mon activité. J’associe, en effet, les trois lettres magiques du tao (et peut-être aussi celles du zen) à une énergie inépuisable, roborative.

mythologique et même préhistorique…accomplir une hybridation délirante entre l’alphabet et l’électricité. L’alphabet préhistorique, j’y avais pensé mais mythologique c’est vous qui l’avez très pertinemment inventé.

Laurent a raison, Je suis un obsessionnel, monomaniaque.Le délire monomaniaque est un moyen d’entretenir mon jusqu’au-boutisme. J’ai l’impression que cette déviance me permet de sauvegarder une dynamique de l’absurde. Nietzsche a peut-être préféré le sens à l’absurde parce qu’il n’était pas contemporain de nos sociétés technologiques,il me semblequ’il n’était pas vraiment contemporain de la révolution industrielle et de l’émergence du capitalisme qui a ensuite pris la forme d’une véritable aberration.

 

Par ailleurs, mes obsessions ne sont pas seulement liées à mon travail mais aussi à tout ce que je fais ou même à ce que je pense. Je sais aussi que mes déficiences neurologiques me conduisent à régler le plus précisément possible (maniaquement) l’organisation quotidienne de mon travail. Ce que vous dites à propos du langage est certainement vrai mais il me semble que cela concerne tous les écrivains, hommes de lettres et pas seulement de l’alphabet.

 

 

Un extrait deautres courants : « L’alphabet illumine l’âge des mots si nous les écrivons dans le but de les voir pour la première fois. »J’ai pensé que cette phrase pouvait illustrer la vôtre : comme si chaque lettre révélait une tournure particulière du monde.Dans ce contexte, lettres et mots ont la même fonction et il est exact, que j’essayeau moyen d’un exercice combinatoire, plus ou moins aléatoire, de donner un sens insolite, voire inédit à chacun des mots que j’utilise. Un courantpeut parfois servir de support à ce que Laurent A. nomme une « dimension métaphysique ».

 

L’expression destin numérique est celle qui m’a le plus frappée. J’ai alors pensé à une connivence d’ordre générationnelle, bien que je me refuse à classer mes semblables au moyen de générations. Il me semble que l’un des apports du bouddhisme est de nous donner la possibilité d’être en relation (karmique) avec n’importe quel individu, indépendamment de son âge (du nourrisson au vieillard). Aussi, dans le domaine littéraire, l’âge d’un auteur n’a aucune incidente sur la qualité ou la raison d’être d’un livre. Néanmoins, ce destin numérique m’a fortement interpellé parce que je crois que Alphabet peut aussi être lu sur ordinateur (peut-être par d’autres lecteurs) et que j’ai, inconsciemment, commencé à écrire afin d’atteindre ce but. Par ailleurs, je sais que l’on peut lire des textes tout aussi intéressants sur internet que sous forme papier ; il suffit de chercher. L’ordinateur et le livre comme la photographie et la peinture ou le cinéma et la télévision me semblent être des supports complémentaires. Mon destin serait donc numérique parce qu’il est aussi livresque et réciproquement.

 

De plus en plus souvent, je commence, par écrire un mot qui finira par être au milieu d’une phrase.Mes courants tentent néanmoins de raconter des histoires minimales (17 cm au maximum !). Des micros récits, « pensées imaginatives », qui s’appuient donc fatalement sur un début et une fin.

 

Dans votre paragraphe, j’ai surtout été touché par le retour de votre formidable cheval de bataille : l’électricité. A ce propos, « il n’est peut-être pas tout à fait anecdotique »(comme le dis si bien Laurent) de vous faire savoir que je suis très souvent chargé d’électricité statique. Je crois que cela s’explique par ma relation ininterrompue avec du matériel électrique : ordinateur, fauteuil, lit médicalisé et appareil pour l’assistance respiratoire. L’électricité ne prend pas seulement soin de l’alphabet mais aussi de mon corps, si je puis dire.

 

Le lyrisme de l’électricité (ou « poète électrique »)est une bonne façon d’évoquer mon activité qui se veut modeste…Ce qui est étrange, c’est que j’ai rencontré S.Dudouit au Salon du livre et qu’il m’a fait la même remarque, à peu de choses près, que vous au sujet du passage du je au il. Vous l’avez peut-être entendu lorsqu’il me parlait !

 

J’espère que ce mail n’a pas été trop recentré sur ma personne. J’ai éprouvé du plaisir à vous répondre, quoiqu’il en soit

 

 

 A bientôt,

 

Philippe Jaffeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

 

D’abord merci pour l’envoi des Autres Courants.

 

(…)

 

Je vous envoie à mon tour d’autres extraits en désordre de Tu Sauf.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque vous écriviez "Un coup de fil est la plus folle des tortures.»,j’écrivais, sans répit, des histoires sur le téléphone ; ma première véritable obsession, avant l'alphabet. Les connexions sont karmiques et planétaires.
Dans Tu sauf, la structure gigogne, les superpositions de phrases ne sont pas encore en place.
J'aime beaucoup ces textes (innocents ?) et j'espère que vous parviendrez à les faire lire au plus grand nombre.  
A Bientôt,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Je vous envoie un extrait de la Vie Filtrée de Malcolm de Chazal à propos de l’alphabet (le chapitre intitulé La Transcription Auditive). L’alphabet qu’y évoque Chazal serait semblable à votre alphabet préhistorique.

 

 

« Dans la Genèse de la conception des choses, le Nombre préluda à la Forme. De la Forme naquit le geste. Geste et forme en se conjuguant formèrent l’image, dont le symbolisme à l’infini constitue, depuis, la forme la plus immédiate du parler – tout au moins du parler visuel, qui transcende et est antérieur au parler phonétique.

 

(…)

 

Aux temps très anciens où l’homme percevait le symbolisme des choses, et où la puissance d’extériorisation par les gestes du visage était chez lui totale, la nécessité du langage - ce « grand détour » vers l’expression- était d’importance secondaire, car l’homme pouvait, en ces temps très anciens, exprimer infiniment plus de choses en infiniment moins de temps qu’aux temps actuels, par une simple gesticulation de la face ou par un rapprochement indicatif entre choses naturelles- et cela avec infiniment plus de facilité et de profondeur que ne réussirait à le faire l’homme actuel avec de longs discours.

 

(…)

 

Lorsque se dissipa cette science des correspondances, art du symbolisme entre toutes les formes des choses (…) , il fallut à l’homme en cette période nouvelle, transmettre ses sentiments et ses idées à d’autres avec d’autant plus de précision que la richesse des nuances qu’il obtenait naguère par les modulations de son visage et l’infinie plasticité visuelle de sa face - mode par lequel il corrigeait les faux pas et les « manques » de l’expression- toutes ces richesses n’étaient plus désormais à sa portée comme naguère.

 

Pour obtenir cette précision d’expression, l’homme « solidifia » donc sa voix, qui était précédemment ultraliquide, en lui mettant le carcan du vocabulaire- discipline qui dès ce moment mis les rênes au timbre de la voix humaine. Pour obtenir ces blocs de départ de l’idéation qu’est le vocabulaire, l’homme s’éloigna du détail et de la forme plastique des images à inter-échanges à l’infini, et se borna à saisir l’essence des images en bloc, à les condenser dans des formes phonétiques correspondant le plus possible à la synthèse de ces images. Pour l’alphabet lui-même l‘homme divisa le vaste monde en ce qu’il croyait être les blocs essentiels de vie expressive (…). De ces grands blocs-éléments, il fit son alphabet, dont chaque son correspondait à un son-élément retrouvable dans la grande voix du vent, dans les plaintes de l’eau, le sifflement du feu, les « grands diviseurs communs » des voix des bêtes etc -principes concrétisés en essence dans la Voix humaine.

 

(…)

 

Les « premiers hommes de la langue parlée » connaissaient l’origine de leur alphabet, et chaque mot avait pour eux, en sus de son sens réel et extérieur, un sens intérieur, qui lui venait des modulations des lettres accouplées dans un ordre défini, exhalant leur origine d‘éléments-images et d’éléments-sons de départ qui leur donnèrent le jour, et dont l’homme connaissait le sens symbolique initial. Ce sens interne des lettres et des mots bien vite s’estompa lui aussi et disparut. Mais malgré cela, la langue « solidifiée » de cette nouvelle époque pouvait encore être considérée comme un flot mouvant, par rapport au sens adamantin de notre alphabet actuel, anonyme et incolore et d’implasticité absolue, dont la liaison ne donne plus que des gerbes de lettres-idées par rapport aux lettres-images de jadis qui étaient tellement plus souples et plus vivantes pour exprimer les sentiments et les nuances impalpables des idées. »

 

 

Post-scriptum.

Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas le sentiment d’écrire pour le plus grand nombre, même si évidemment je n’ai pas l’extrême audace d’écrire pour la plus petite lettre c’est-à-dire le zéro.

 

 

A Bientôt Boris Wolowiec

Bonjour Ivar,
Bonjour Boris Wolowiec,
 
Je vous adresse un seul mail qui pourra peut-être répondre, à la fois, à l’article de Ivar sur « la poésie populaire » et à mon explication adressée à Boris Wolowiec sur le plus grand nombre.
Je me souviens d'une phrase de Gombrowicz, quelque chose comme : « je ne veux pas écrire seulement pour des amis » (dans sa correspondance avec Dubuffet, je crois.). Ces mots m'ont beaucoup frappé et, sans avoir l'intention d'être un poète populaire, je me suis toujours dit que je ne voulais pas écrire pour une clique, groupe, clan, bande, coterie... J’écris, bien entendu, pour des individus avec lesquels je signe un contrat mais ces lecteurs ne doivent, en aucun cas, être prédéfinis (ni même imaginés) d’avance. La littérature est un moyen de transcender toutes les formes de connivences et donc aussi de conventions. C'est peut-être pour cette raison que j'ai développé cette obsession (surfaite ?) pour les analphabètes. Si Dubuffet a été le meilleur détracteur de l’art et de la culture c’est parce que cela lui a permis, au travers de l’art brut, d’inspirer un élan universel, le plus formidable de tous.

Le fait d’écrire en Picard est aussi, bien évidemment, un moyen de rejoindre l’universel ; ceux qui voudront lire dans ce patois ne seront pas forcément les lecteurs habituels de poésie. La rédaction d’un texte dans une langue régionale est donc un moyen de s’accorder à des forces universelles (voire planétaires ou cosmiques) même si ce texte est apprécié par une minorité de lecteurs. La poésie prend corps spontanément dans l’unanimité d’une antipoésie : la reconnaissance d’un patois. Si comme Ivar le note « ces intentions sont des tentatives désespérées », il n’empêche que d’un point de vue humain (c'est-à-dire cosmique) elles sont parfaitement logiques et raisonnables.

Dans le même ordre d'idée peut-être, j'essaye de me ranger du côté de l’esprit ou de quelques souffles (alphabet, parole, images, musique, nombres) contre la lettre (l’écriture).

La folie, un pays ou une forme d'extase sont des moyens qui nous permettent d'être inspirés par une simplicité, par une vitalité populaire et peut-être, plus spontanément, par une âme commune à tous. J’associe alors le mot « populaire » à l'inconnu, à la rencontre et au hasard.

Je veux dire que les seuls commentaires sur ce que j'écris (ou dis) qui peuvent me toucher sont ceux auxquels je ne m'attends pas. Ces échanges (surprises) sont très rares mais ce sont les seuls qui m'importent vraiment. C'est aussi ce que je ressens, par instants, dans les textes de B.W; C'est pour cela que je lui ai écrit, certainement aussi avec un esprit de provocation, que j'espérai que ses textes seraient lus par le plus grand nombre. Je veux dire par tous ceux pour lesquels il n'avait pas prévu d'être lu. La sentence de Gombrowicz est réversible (« aujourd'hui, le problème c'est que tout le monde sait écrire » )si l'on admet que la solution est aussi, aujourd’hui , que tout le monde sait lire. 

Par ailleurs, j’éprouve le besoin de laisser la place libre à toutes les propositions magiques de notre alphabet. En ce sens, les ordinateurs et internet peuvent, à l’occasion, favoriser un essor de la poésie populaire.

Le ton de ce mail est un peu bizarre parce qu'il s'adresse à vous deux ; mais bon c'est comme cela...le hasart (et la flemme aussi peut-être !).  
 
Amitiés,

Philippe Jaffeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Envoi de Léaud, Solitude de la Voix Lactée

 

Bonjour Boris Wolowiec,

 

Merci pour l’envoi de Léaud, Solitude de la Voix Lactée. J’ai toujours pensé à Léaud comme à un arpenteur de l’entre. Entre le vide le plein, entre l’acteur et le non-acteur, entre le spectacle et l’intime, entre la fiction et le documentaire. Léaud ressemble à Martin Lasalle, l’acteur non-professionnel de Pickpocket, un de mes films préférés. Léaud rejoint le « cinématographe » (l’anti-théâtre défini par Bresson), sans le savoir, peut-être. À ma connaissance, il n’est jamais monté sur une scène. Léaud semble être inquiété par les rôles qu’il interprète. Léaud n’essaye pas de séduire contrairement à la majorité des comédiens. La plupart des acteurs sont passés à côté de leur métier car ils ne sont pas arrivés à incarner leur propre personnage malgré les Lee Strasberg etc.…Les acteurs ne se donnent pas le temps ni la chance de faire mûrir leur caractère. Le spectacle est déjà là, nous naissons avec lui. Devenir acteur c’est d’abord apprendre à se débarrasser du spectacle et il y en a très peu qui y parviennent. Sortir de soi pour révéler l’intérieur de soi, à mon avis c’est cela l’interprétation (ou la non-interprétation). En ce sens, l’écriture est aussi une excellente méthode, bien meilleure (ou différente) de celle de l’acteur. J’ai l’impression que Léaud parvient à se voir en train de jouer et à produire alors un effet de distance et de décalage.

C’est aussi parce que le temps de l’écrit (celui du recul et donc du jeu de Léaud) n’est pas comparable à celui de la parole, de l’immédiat, des autres comédiens. Léaud, comme les acteurs de Bresson rend justice aux interstices, à l’entre-deux qui caractérise les véritables acteurs de cinéma (« cinématographe »). Léaud met en abyme le jeu de l’acteur comme personne d’autre ne l’a fait avant lui. Le doute s’installe enfin sur l’écran le spectateur est d’autant moins passif.

 

La Voix lactée de Léaud, c’est très bien vu, entendu plutôt. J’ai pensé à une voix qui serait restée fidèle à l’enfance, au lait maternel, aux 400 coups (« ma mère est morte »). Léaud est abstrait parce qu’il est le spectateur de son rôle. Il joue avec son corps pour se mettre à distance de lui-même contrairement à la majorité des acteurs qui se limitent à utiliser leur corps pour séduire. Si Léaud ne passe jamais à l’acte c’est parce qu’il est déjà présent avant de commencer à jouer. Son corps devance ses incarnations d’un rôle. Pour Léaud la meilleure façon d’agir est peut-être justement de ne pas agir, de ne pas faire l’acteur. Il est dans l’action de la non-action dans l’acte d’un acteur qui annule justement celui de tous les autres comédiens. La contemplation est la meilleure forme d’action et réciproquement.

 

Le ready-made du jeu fait homme est une excellente formule. Je vous félicite pour ce texte sur Léaud et, plus généralement, pour votre généreuse pratique (formidablement poétique) de l’admiration.

 

 A bientôt,


Philippe Jaffeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Philippe Jaffeux,

 

Immense merci pour l’envoi d’Alphabet de A à M. J’aime beaucoup le format du livre. Cela ressemble à un annuaire d’étoiles ou encore à un codex de l’âme.

 

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A Bientôt Boris Wolowiec