Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

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PHILIPPE JAFFEUX : UNE MÉTAPHYSIQUE DE L'INFINI

PHILIPPE  JAFEUX : UNE METAPHYSIQUE DE L'INFINI

 

« Le but de mes écris pourrait se limiter, pour le mieux, à exprimer l'infime partie d'un tout relié à un rythme cosmique. »

Philippe Jaffeux, Ecrit parlé

 

 C’est une grande chance pour un chercheur de textuel que de tomber sur quelque chose de proche de ses préoccupations ; cela lui amène de nouvelles  munitions pour son propre travail.

C’est la fortune qui m’est arrivée du ciel en lisant l’éblouissant Excès de langages de Jean-Louis Houdebine juste avant que de dévorer Courants blancs et Autres courants de Philippe Jaffeux. Il m’est aussitôt apparu comme une évidence le titre de ce texte car il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir que l’œuvre de Jaffeux continue, seule ou presque , le travail sur l’infini commencé au Moyen-âge par un Duns Scot et perpétué durant le siècle de la modernité par un Joyce (essentiellement dans Finnegans Wake) ou un Sollers (dans H et Paradis). Sans même parler du monumental et inouï  Alphabet, livre à nul autre pareil en ce siècle de soi-disant fin des expérimentations littéraires, les deux suites de 70 x 26 lignes (soit deux fois 1820 phrases) que constituent ces deux Courants, par leur simple construction (elles tiennent toutes sur une seule ligne et ne comptent aucune ponctuation autre qu’un simple «  point à la ligne » à la fin de chacune d’entre elles) , sont une image possible de l’infini en littérature en ce sens qu’en triturant sans jamais se répéter quelques thèmes bien définis (le blanc de la page, l’interlignage de l’écriture électronique, le noir des caractères, le cosmos, le vide, le corps et la voix du scripteur, la lumière, le silence, la mémoire de l’ordinateur, les nombres, les octets du langage informatique, etc.), elles réussissent à créer un chaos inépuisable et une dynamique d’un perpétuel recommencement: à chaque ligne, Jaffeux rejoue tout son livre. Et le regagne, dans un perpétuel ravissement du lecteur devenu suffisamment patient pour accepter de jouer ce jeu a priori lassant et effrayant. (Il n’en est rien, bien sûr, mais il y faut tout de même un lecteur devenu cruel …)

      Il joue le jeu du monde, l’enfant qu’un Héraclite a vu dan l’Aion ; cet enfant, par exemple a pour nom, dans la grande chaine infinie des écrivains, Philippe Jaffeux. Elle est retrouvée! Quoi ? L’éternité. C’est 26 lignes de petits caractères noirs constituant une seule phrase allées sur 2x70 pages blanches! Ces deux Courants continus et alternatifs à la fois sont un héraclitéen jeu du monde avec les lettres d’un alphabet devenu magique. Ce jeu est sans pourquoi .Il joue pour jouer et pour chanter sa joie de créer, c’est tout. Et c’est énorme ! C’est l’éternité développée et prouvée : « Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher  du mal contraire aurait trouvé le point; c’est le mouvement perpétuel. »

 

 Jaffeux allé avec Lautréamont

           On se souvient de ces formules de Lautréamont redevenu Isidore Ducasse dans ses Poésies: « La poésie qui doit être faite par tous » ; et aussi « La poésie personnelle a fait  son temps de jongleries relatives et de contorsions contingences ». Jaffeux a intériorisé tout cela, et il le dit (c’est-à-dire, dicte via son dictaphone numérique depuis qu’il est diminué physiquement  par une maladie qui s’appelle la sclérose en plaques) : « J’essaye d’être agi par des formes impersonnelles et déformables ainsi que par un style presque automatisé, pulsionnel. » (Vous qui aimez la poésie dixneuviémiste d’un Yves Bonnefoy, laissez toute espoir.)

  Ou bien: « J’écris surtout pour m’ignorer, oublier ou me perdre. »

  Et aussi: « Mon refus du lyrisme et mon recours à l’impersonnalité se fondent sur l’idée que les mots et le hasard précèdent la subjectivité poétique. »

 Et surtout: « Il me semble possible de dissoudre l’expression personnelle dans une écriture abstraite  et formaliste au risque de se perdre dans un processus insidieux de dépersonnalisation. »

Jaffeux veut se perdre à l’intérieur de son écriture. Avouez que ce jeu à qui-perd-gagne  d’un « effondrement de l’écriture sur elle-même » en vaut la peine : le gain, cosmique, est probable, la perte, nulle... Les sophismes de Lamartine et de Vigny sont balayés !

Et voici pourquoi: « Les mots trouvent leur place suite à une dissolution de ma personne, qui est alors en connexion avec le chaos autant qu’avec le cosmos (…) La disparition du sujet révèle enfin un vide divin, indéterminé et impersonnel  à l’image de la forme utilisée pour l’approcher. » Une écriture cosmique et divine à l’image de l’alphabet le plus terrestre. « (Son)absence se transmute alors en présence » : une « transe extatique ».Communiqué de Victoire parlé !

  Une preuve de plus que Jaffeux est lautréamontesque?  Il est anti-lyrique au possible; s’il est malheureux (et il aurait des raisons de santé de l’être), il garde cela pour lui. Tout n’est pas consommé : la grande poésie impersonnelle anti-gémissements-poétiques continue.

 

Alphabet et Courants : Une praxis de l’infini

   Dans l’un des derniers textes critiques majeurs concernant les avant-gardes littéraires, Philippe Forest écrivait que « les écrivains étaient venus sagement se ranger dans des écritures convenus » ; c’était bien sûr ignorer encore le travail à venir d’un Philippe Jaffeux.

Qui pouvait penser alors qu’un courageux éditeur, Passager d’encres , allait oser imprimer un tel monument d’expérimentations avec la mallarméenne page blanche, Alphabet, chef d'œuvre inouï de modernité et  « état inédit de l'écriture ». C'est du côté de chez Duns Scot qu'il faut aller chercher les premières expériences écrites avec l'infini (et cela, je l'ai appris chez Houdebine, que je remercie ici).

  Duns Scot : « Utrum in entibus sitaliquid exsistens actu unfinitum. » (Si parmi les êtres il en existe actuellement (en acte) un qui soit infini.) (commentaire d'Etienne Gilson: «La théologie est la science de l'être singulier dont l'essence est individualisée par le monde de l'infinité. » Houdebine précise cette pensée subtile: « Non pas, donc, l'acte d'un acte d'être (l'actus essendi thomiste), mais celui d'un infinitum in actu et par là même singulier. » Et conclut: «Cette inscription intervient dans une problématique faisant de la notion d'infini, et d'un infini en acte, la modalité essentielle sous laquelle doit être posée la question de l'être; disons mieux: que l'infini soit posé comme le réel même d'où se détache toute forme d'être. » Qui a dit  que la poésie n'avait rien à voir avec le réel? La poésie, la grande affronte le réel même! (Voir la notion de realità pasolinienne).)

  Jaffeux (in Ecrit parlé): « J'essaye d'associer l'acte d'écrire à un exercice spirituel qui m'aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l'éternité. »

 Ce qui impressionne avec les 3 640 phrases des Courants, c'est la constante variation obtenue, malgré la contrainte. Comme quoi, l'art naît de contraintes, et meurt sans (voir, par exemple, la musique après la variété, ou le cinéma après l'abandon de la pellicule de film... ) Après tout, avec seulement sept notes de musique, Bach a inventé l'infini en musique...

 

« Une dynamique de la transmutation  » : de l'écrit vers l'image

Sans cesse au cours de son entretien avec Béatrice Machet, Jaffeux fait un éloge du « principe d'incertitude », de « l'indétermination quantique », de l'« union des contraires ». Ses Courants avaient été mise en pratique de ces théories somme toute abstraites : une écriture alternative mettant en tension des mots ou des concepts opposés dans un grand mouvement de type diastole/systole. « Chaque extinction de mon moi poétique coïncide avec la renaissance d'une forme impersonnelle. » Les Courants? Une série de 3 640 renaissances! A chaque ligne, Jaffeux repart à zéro et rejoue tout son texte, d'un coup. C'est un jeu dangereux, un pari systématique énorme - et pourtant réussi : à chaque retour à la ligne, le lecteur se rebranche a zéro lui aussi et en revient pourtant plus chatouilleux que jamais ! Son attente grandit : mais que va bien pouvoir encore inventer notre poète avec si peu d'espace et tant de contraintes (pas de ponctuation autre qu'un point final, pas de variation typographique) ? Eh bien, par exemple, cela: « Une étoile brillait entre chacune de ses lettres car l'infini s'était rapproché des limites terrestres de sa page. » Ces illuminations successives n'ont pas fini de nous éclairer...

 Jaffeux est adepte des philosophies orientales : il le montre/prouve dans ses longs poèmes (par exemple, dans Autres courants: « Le chant d'un interstice vital se module sur le processus de formation d'un silence en devenir. ») ; il le dit dans son entretien : « La pensée orientale m'aide ainsi à réintégrer l'électricité dans mon souffle. A l'image du Yi-King, mes courants tentent d'être soutenus par un couple de forces électriques, c'est-à-dire par des polarités opposées qui fusionnent en vue de dépasser la conscience dualiste. » Ying / Yang / 1 + 1 supérieur, strictement, à 2. (« On est quatre »), se réjouissait Joyce...) Le Yi-King est livre par excellence des changements et des mutations: «Si le Yi-King est l'ancêtre des ordinateurs et de la technologie binaire, il s'élève néanmoins au-dessus de ces machines car il sait refléter un mouvement (mutations, changements, transformations) et accueillir la puissance du hasart. » (C'est moi qui souligne.) Voilà le maître mot de la pensée (oui, parfois, la poésie pense) poétique de Jaffeux: «hasart», avec ce t penché en avant à la recherche de l'inconnu et du bonheur spiritual. La pensée de la poésie de Jaffeux prend forme grâce à des « associations accidentelles de mots » qui doivent tout à l'éveil et à la présence au monde du corps du poète: «A l'instar de mon corps, mes textes sont traversés par une multitude incontrôlable de courants électrique qui sont à l'origine de mes pensées, de mes paroles et de mes actes. Je peux écrire ou agir lorsque mon esprit devient indissociable de mon corps et de celui-ci instaure une expérience avec le temps présent afin que je fasse un avec mes textes. » Praxis taoïste s'il en est... Jaffeux est un écrivain chinois, c'est-à-dire un peintre ( car tout comme Pierre Guyotat se définit lui-même comme «artiste» et non «homme de lettres», on peut aisément qualifier Jaffeux d'«artiste du langage»; ses écrits le prouvent à la simple vision; d'ailleurs il le revendique ici: «Je découpe mes phrases pour montrer mes mots comme les images d'un film; mes textes tentent de retranscrire la cinématographique d'une prolifération de vocables. » Toutes tentatives réussies, comme vous allez le voir, par exemple, ici: «Ses bandes de lettres étaient mises en case par un dessin car il écrivait dans des bulles rectangulaires. »). Pour preuve, Jaffeux déclare souhaiter abolir la distinction mortifère entre l'image et la lettre; pour ce faire il se souvient des scribes égyptiens: «Si les premiers systèmes d'écriture sont passés de l'image à la lettre, Alphabet organise plutôt un glissement de l'écriture vers l'image»:le passé est l'avenir des modernes! Alphabet est bien un livre hiéroglyphes. Jaffeux aussi est un scribe. Allez-y voire par vous même, si vous ne voulez pas croire!

 Je n'avais pas encore dit que Jaffeux a un prénom béni pour être un artiste de langage, c'est-à-dire un peintre avec des mots; lisez Philippe dans son Evangile: «La vérité n'est pas venue au monde nue mais à travers les images; en vérité l'ont doit renaître par l'image. » C'est fait. Comparez maintenant avec cela: «Alphabet se fonde sur une dimension visuelle et donc silencieuse car c'est par l'œil que l'esprit des lettres est venu à moi plutôt que par la parole» (Ecrit parlé). Dans ce rapprochement, l'image authentique du plus que présent tout juste passé apparaît. Pour disparaître aussitôt dans un fondu noir.

 Pour en finir avec ce sous-chapitre, on ne doit pas s'étonner que Jaffeux semble croire à la théorie de la métempsychose (« notre énergie, nôtre âme peut transmigrer dans de nouveaux corps après notre mort ») _ puisqu'il saute à nos yeux non aveugles que l'âme de Mallarmé s'est (peut-être) bien réfugiée dans le corps et l'âme de Jaffeux écrivain.

 

Le dernier des grands modernes

On peut dire de Jaffeux qu'il est un grand moderne (l'un des derniers?); il a intériorisé tous les acquis de la modernité, en particulier ceux de la « révolution poétique » _ soit l'axe Rimbaud-Lautréamont-Mallarmé (vraie révolution française)_, et il le dit:1/ «Le livre alors s'invente plutôt que je ne l'invente» (Rimbaud et son célèbre « Je est un autre »); 2/ on a déjà étudié le cas « Lautréamont »; 3/ « Alphabet rejoint la poésie spatiale ou numérique car le principal objectif de ces 390 pages est d'être visibles autant que lisibles. A ce propos, la seul lecture qui m'ait totalement bouleversé est celle de Mallarmé évoquant le rapport entre les lettres, l'écriture et les images. » ( Qui aurait pu en douter? ) Il a même fait siens les acquis du grand cinéma moderne, exemplairement celui d'Abbas Kiarostami: « C'est le spectateur qui fini le film. » Tel est bien le sens presque dernières paroles dans son opus parlé: « l'interprétation (...) d'un éventuel lecteur » sera « toujours plus utile » que son « discours sur (ses) livres », lequel « risquerait de  prévaloir sur leur contenu ». Idée renforcée par cette autre déclaration quelques page plus tôt: « Mes livres resterons à jamais inachevés, incomplets, non résolus parce que ce sera toujours au lecteur, l'autre auteur, de finir de les écrire en les lisant. » C'est à vous de jouer, lecteur!

 

Apostille

Pour conclure provisoirement, on ne doit pas s'étonner que Jaffeux ait titré son nouveau livre Entre, puisque dans son Ecrit parlé, il ne parle  que de « ça » : des interstices entre les choses (vide/plein, blanc/noir, lumière/nuit, parole/silence, terre/ciel), qui animent et génèrent un « vide paradoxal» (« point d'intersection entre la parole et le silence »), qui « favorisent aussi ce déraillement, ce basculement de (ses) phrases dans une dimension invisible et illisible». Mais ceci est une autre histoire...

 

 

 

Guillaume Basquin

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Revue Tinbad n°4
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