Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

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Notes pour Deux

Notes pour Deux

 

Deux est une pièce pour 26 acteurs (trices) : 13 d'entre eux se partagent, comme ils le veulent, le rôle de n°1 et 13 autres celui de n°2. Ces deux numéros se succèdent sur scène, rapidement, sans interruption, après avoir dit leurs répliques qui peuvent être mémorisées juste avant leur entrée. La compréhension du texte est accessoire; cette pièce est d'abord une performance sportive et locutoire. Deux s'appuie sur une tension, un décalage acrobatique, entre des exploits physiques et l'interprétation de 1222 répliques abstraites qui peuvent être prononcées dans n'importe quel ordre et supprimées à l'envi.

Chacune des phrase de ce dialogue peut être approfondie à l'occasion d'une lecture patiente mais non lors de leur interprétation. L'espace saturé des 230 pages de Deux reflète un théâtre qui tente de venir à bout d'une écriture superflue. Si le texte peut être compris lorsqu'il est lu, il n'a aucun besoin de l'être dès qu'il est interprété. La parole est d'autant plus absurde qu'elle rapporte, machinalement, sur scène des phrases périlleuses, voire inintelligibles. Deux est composé de 561 couples de répliques qui éprouvent l'instant présent pour exacerber, à l'improviste et grâce à un chaos programmé, un texte livré sans retenu à d'éternels recommencements. Une succession ininterrompue d'échappées met en perspective un dialogue exigeant, sans début ni fin, qui génère, par contrecoup, un spectacle loufoque. Une farce active alors la production automatique et répétitive d'un chaos grâce aux interventions comiques de 26 acteurs ou intervenants. Deux, électrise les tournoiements vertigineux d'un cercle (d'une boucle informatique ?) en questionnant la parole et le jeu théâtral au moyen d'un texte qui se réinvente sans arrêt, qui est remis à zéro à chaque nouvelle réplique.

L'intention de Deux consiste à rendre présent l'absence de IL au moyen du dialogue entre n°1 et n°2. Cette pièce exprime la lutte fantaisiste de 26 corps contre des répliques complexes tandis que deux voix s'opposent au mutisme, à l'invisibilité et à l'alphabet de IL. N°1 et n°2 parlent de leur parole et du silence pour confronter les insuffisances de leur voix au langage souverain de leur corps. Deux traduit une attente qui est mise en mouvement grâce à une tension, une séparation radicale entre deux espaces : celui de la parole et celui de 26 corps virtuoses qui sont appelés par le cirque et la danse. N°1 et n°2 construisent un dialogue dénué d'intrigue pour animer l'évocation intrigante d'un troisième personnage absent. Ce texte, toujours écrit au présent, est structuré par un flot de ripostes à un oppresseur lettré et fantomatique. Le temps, libéré du passé et du futur, tourne en rond afin que la parole vivante de n°1 et de n°2 destitue l'écriture, les interlignes, l'ordinateur et l'aphasie de IL. Les corps et la véhémence oratoire d'un duo d'acteurs s'affirment contre l'alphabet et le vide numérique de leur adversaire invisible. N°1 et n°2 se limitent à parler de IL pour renverser le pouvoir que celui-ci a usurpé à l'écriture.

La représentation de Deux repose aussi sur un exercice rythmique dont la vitesse est modifiable à l'envi. Les 26 intervenants interprètent chacune de leur répliques à leur convenances; le ton est, au choix, comique, tragique, pathétique, lyrique, voire inexpressif ou au contraire hystérique, sinon à bout de souffle. On peut aussi penser à 13 n°1 ou 13 n°2 qui prononcent une réplique en chœur. Les voix peuvent être inaudibles, traduites en langage des signes ou totalement absentes à condition que les répliques soient projetées sur le mur du fond. Dans ce cas, un spectacle de pantomimes, de funambules ou celui d'acteurs musiciens est aussi envisageable. De plus, ces phrases, prononcées en français pourraient être traduites sur l'écran en une multitude de langues. Parfois, pendant qu'une ou plusieurs répliques sont projetées sur le mur du fond, ou entendues grâce à un enregistrement, n°1 ou n°2 sont remplacés par une chaise vide, voire un quelconque objet (accessoires de cirques, puzzle ou abécédaire géant, pièces d'un jeu de construction ?); ces matériaux pourraient aussi tomber, à l'improviste, du plafond. A ce propos, les 26 intervenants seraient-ils prêts à déposer, à l'occasion, lors de leur entrée sur scène, des objets qui prêtent à rire afin de constituer, petit à petit, le décor minimal (mais baroque !) de cette pièce ? Un minimum de moyens s'efforce d'entretenir une intensité maximale grâce à une collection d’accidents et d’évènements insolites. Les n°1 et les n°2 se relayent sans désemparer; ils sont tous les invités de IL qu'ils attendent en vain sur une scène dévastée.

Sur l'écran les acteurs feraient aussi, à l'occasion, du dripping. Un gigantesque miroir reflèterait-il la salle dans l'espoir de représenter une incarnation de IL par chacun des spectateurs ? Deux est une pièce en un acte avec un seul décor composé grâce à une accumulations d'objets apportés, parfois, sur scène lors des 1222 interventions des n°1 et des n°2. 

De la même façon que chaque couple de répliques peut être choisi dans n'importe quel ordre, les 26 intervenants entrent (ou sont poussés ?) sur scène par tout les côtés y compris par la salle, les trappes ou le plafond (d'où ils descendent comme des marionnettes attachées à des fils). Les acteurs, suspendus à un jeu organique, pourraient s'asseoir sur des chaises, disposées sur les bords de la scène qui feraient alors office de coulisses. On peut aussi imaginer : des intervenants qui s’adressent directement au public, d'autres qui refusent de dire leur réplique et qui sont alors immédiatement remplacés, des n°1 ou n°2 qui courent sur la scène dans tout les sens en attendant leur tour, des acteurs impatients qui regardent leur montre ou qui balayent la scène. Toutes les prouesses physiques sont envisageables : les intervenants peuvent réciter leur texte à genoux, en marchant à quatre pattes ou à reculons, en équilibre sur les mains, en exécutant des numéros de contorsionnistes ou de gymnastique artistique, des sauts, du trampoline...

Les jeux de lumières de Deux s'inspirent parfois du théâtre d'ombres ou de marionnettes. Des mains ou des silhouettes d'acteurs (chantant leur répliques ?) sont projetés sur le mur du fond. Au début, les n°1 et n°2 dialoguent dans le noir complet avant que la scène soit éclairée progressivement. Aussi, la première (ainsi que la dernière) réplique pourraient être interprétées par un acteur qui lit Deux sur scène. Des projecteurs dessinent des formes géométriques (carrés, ronds, triangles) pour faire un signe à la composition méthodique et régulière de Deux. Les faisceaux d’un phare illuminent la scène par intermittence en vue d'évoquer les alternances de n°1 et de n°2. Des acteurs, plongés dans le noir, éclairent leur visage avec de simples lampes de poche; certains poursuivent une ombre (celle de IL ?) projetée sur la scène.

Deux peut accueillir une multitude d'effets sonores : des voix modifiées par le port d'un masque, des bruitages évoquant la présence fantomatique de IL, des répliques accompagnées par des cris d'oiseaux ou d'animaux, des atmosphères sonores associées à quelques uns des 26 intervenants, des voix-off soutenant des acteurs muets, des bruits de courants électriques et d’allumage d'ordinateur. Aussi, des bruissements de pages, emportées par le vent, qui s'ajustent à un jeu des éclairages, des bruits de construction ou ceux de drones et de voitures télécommandées qui traversent la scène afin de suggérer les va et vient des n°1 et n°2.

1222 costumes au maximum peuvent être choisis pour chaque apparition des 26 intervenants ! Toutes les formes de déguisements et leur accessoire respectifs, du plus simple au plus extravagant, sont donc possibles. Un acteur peut, par exemple, faire son entrée avec sa tête dans un carton ou un autre en fauteuil roulant. N°1 et n°2 sont identifiables par leur numéros qui sont imprimés sur des T-shirt, brassards, chapeaux, tuniques, pantalons, voire peintures sur le corps.

De : Philippe Jaffeux   Lancer une recherche
Par : https://www.editionstinbad.com/presse
Cahiers de Tinbad n°5
5, rue des Beaux-Arts
75006 PARIS

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