Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

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« Je me reconnais en écrivant »

Il est des livres dont on appréhende d’entreprendre le commmentaire (de celui-ci, je repousse le moment depuis la mi-août), parce qu’on sait par avance qu’on ne se hissera pas à leur niveau. A cause bien sûr des contraintes que je m’impose dans ces Itinéraires de Délestage (je tiens qu’au-delà d’une page, sur écran, on ne lit plus un texte) – c’est l’excuse la plus facile. Plus convaincant serait de dire que Mots de Philippe Jaffeux (chez LansKine) tout en y faisant œuvre originale, dans le même temps renvoie à toute l’oeuvre, considérable et bouleversante, que cet artiste de la lettre et du rythme, du mot et du souffle, déroule depuis Alphabet, oeuvre qui de fait a ouvert à la poésie une dimension nouvelle, dont j’essaie, depuis l’I.D n° 359 (du 10 novembre 2011), de rendre compte des principales étapes, à travers des chroniques sur ce site et par d’importantes livraisons dans Décharge 157 (Les Ruminations : P. J : Une nouvelle ligne) et 175 (autre Rumination : P.J dépose sa marque).
 

Mots est un livre récapitulatif et de clôture, non qu’on ne puisse envisager un prochain livre de Philippe Jaffeux, mais en ce qu’il livre une fois pour toutes le discours qui englobe et rationalise le processus créatif qu’il développe depuis des années, tout en préservant ce rythme d’élocution qui depuis toujours en fait le charme et le mystère, nous donne ce plaisir de lecture qu’on a appris à en tirer. Discours critique qui tout à la fois circonscrit, résume et célèbre une démarche on ne peut plus consciente d’elle-même, et qui de fait défie et décourage toute autre approche critique : Philippe Jaffeux n’aura-t-il pas désormais tout dit de ce qu’on peut dire de son œuvre ? C’est en tout cas l’impression que j’en ai, qui accompagne de manière un peu déprimante la rédaction de cet article.

Apportons au moins au futur lecteur quelques données objectives : Mots, ouvrage de 172 pages, propose vingt-six textes d’une prose composée de phrases-sentences, vingt-six étant le nombre magique – celui de l’alphabet, bien sûr –, le maitre nombre qui inspire si fort l’écriture du poète. Pour titre de chacun de ces textes, un mot – de ceux qui reviennent le plus régulièrement dans son lexique : D’Enfance (comment ne pas rapprocher ce long chapitre d’Avec l’enfant, ce livre également magistral et intrigant, de Boris Wolowiec, auquel j’ai dû consacrer ici-même deux I.D – n° 780 et 780 bis - pour en venir à bout, et faire appel aux lumières de Florence TrocméLaurent Albarracin et Christophe Stolowicki pour composer un dossier valable, paru dans Décharge 181, en mars 2019 - ), Hasart  [1]( avec ce t final si caractéristique de l’auteur et définitivement adopté par ses lecteurs), VideJeu, jusqu’à Corps et l’inévitable Alphabet, qui concluent.

Texte jubilatoire, de célébration, de la vie et de la poésie, de l’art et de la méthode, et dont on a envie de reproduire comme citations les plus belles sentences, qui sont nombreuses, entre lesquelles on peine à choisir. De Jeu  :

L’écriture s’assimile peut-être à un jeu de hasart composé avec des phrases qui se découvrent l’une l’autre dans le seul but de refléter un monde aléatoire. Les mots sont les pions d’un jeu incontrôlable ; ils déroutent le sens et nos certitudes en s’ouvrant aux productions d’un langage imprévisible ? Un texte s’autoengendre grâce à des combinaisons inattendues de vocables ; des glissements de sens localisent un terrain de jeu qui génère l’activité d’une écriture indomptable. Si le jeu nous sépare d’une société utilitaire, il n’en est néanmoins pas irréel : il incarne un divertissement productif qui nous permet d’exister plus intensément.

Texte récapitulatif de l’aventure personnelle de l’auteur, de l’expérience d’une écriture mais aussi d’une aventure spirituelle : l’écriture me détermine à habiter la sainteté d’une intuition athée, écrit-il dans Spiritualité, et aussi, livre-bilan des grands mouvements de la pensée artistique et poétique, et qui fondent la démarche de dépassement de chacun d’eux, qui est celle de Philippe Jaffeux. Chacun des premiers textes, en particulier, rend hommage à un de ces mouvements ; à l’Oulipo dans Enfance, au Surréalisme dans Hasart, puis successivement, au Yi King et au Livre des transformations, au Situationnisme. Si conscient qu’il soit de l’originalité de ses productions textuelles, l’auteur se garde bien de prétendre l’inscrire dans une rupture avec le passé, ou prétendre nous faire découvrir Un Nouveau monde.

Qu’on se garde cependant de réduire Mots à un recueil théorique : le poète met aussi en jeu sa sensibilité : sous le camouflage rhétorique, il se livre plus qu’on pourrait croire, et l’avant-dernier chapitre-texte : Corps est certainement des plus émouvants, pour qui sait lire :

La question de l’écriture est sans doute une réponse à la souffrance ; elle veille et soigne des perceptions intérieures et extérieures à nos corps. L’alphabet s’apparente à une aventure qui brise les barrières de ma conscience : le hasart ainsi incorpore l’action d’un vertige fondamental. L’intensité enivrante ou, pour le mieux, extatique, de l’écriture, interpelle un état de transe qui réhabilite ma personne physique.

De : Claude Vercey   Lancer une recherche
Par : http://www.dechargelarevue.com
Source article : http://www.dechargelarevue.com/I-D-no-842-Je-me-reconnais-en-ecrivant-P-J.html

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