Philippe JAFFEUX

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Créé le : 14/11/2012

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Pour une poétique de l’expérimentation

Philippe Jaffeux, un poète oulipien, un poète qui joue avec les vers, avec les phrases, avec les mots. Avec l’alphabet et l’orthographe aussi. Le risque, avec les règles contraignantes et surprenantes qu’il s’impose, est de voir ces règles passer avant le sens de ses textes. De voir le jeu sur la forme l’emporter sur ce qu’il a à dire. Il faut donc aller y voir de plus près et lire son opus théâtral Deux

Deux c’est un texte de théâtre expérimental nous dit la quatrième de couverture. Nous voilà prévenu. Deux, c’est un dialogue, et il y a un dialogue entre deux personnages qui sont appelés simplement N1 et N2. Ils restent nommés par ces deux numéros tout au long des 230 pages et 1222 répliques qui peuvent, nous dit le texte de présentation du livre, être lues ou dites dans n’importe quel ordre par les 26 acteurs ou actrices qui représentent pour 13 d’entre eux N1 et pour les 13 autres N2. Un vrai morceau de bravoure donc de la part de l’auteur et aussi du…lecteur voire du spectateur mais cela dépendra de la mise en scène.

Au bout du compte, qu’en est-il ? Les deux personnages parlent de IL, jamais présent physiquement mais toujours là. Qui est IL ? IL pourrait être Dieu mais alors, il s’écrirait « Il » avec un «i» majuscule et un « l » minuscule. IL s’écrit avec deux majuscules. Ce n’est donc pas Dieu. Mais le doute, pour les spectateurs au théâtre, sera présent.  IL, en fait n’existe pas ou plutôt si, il existe mais c’est un vide comme le vide du jeu de Taquin composé de 16 cases dont une seule manque, ce qui permet de manipuler les 15 autres pour reconstituer une phrase, une figure ou une photo. Il, c’est la pièce manquante, c’est aussi l’absence, le silence, la disparition ou l’attente. Bref, tout ce qui fait que rien n’est figé dans notre monde. C’est ce qui permet le mouvement, IL c’est ce qui permet de bouger, de changer et de vivre. Indispensable, vital donc mais insaisissable, inconnaissable, jamais là.

Et ce n’est pas tout. IL, c’est peut-être aussi un ordinateur qui place au hasard, ou selon un ou des algorithmes qui nous sont inconnus, des interlignes, des espaces et qui joue avec les octets présents dans sa mémoire. Sa logique nous échappe, elle reste une énigme à laquelle nous n’avons pas accès et nous n’en aurons jamais. Dieu et l’ordinateur se rapprochent…ils nous dépassent, nous ont déjà dépassés et ne sont plus à notre portée. Les phrases dites par les deux personnages font parfois sens parfois non. Qu’y a-t-il à comprendre ? 

Deux, c’est un véritable défi pour le lecteur et le spectateur mais aussi pour l’auteur qui le relève brillamment. On est stupéfait par la virtuosité des phrases, du verbe et par la cohérence, l’unité de l’ensemble.

Une citation : « Le message de ses interlignes légende le style de ses lettres blanches » (Deux). Les lettres blanches ne se voient pas sur le fond blanc de la page mais les interlignes sont présentes et rythment le texte ; le style lui, n’est pas un verbiage creux mais un vrai dialogue…oulipien. A lire et à découvrir loin de toute pensée purement cartésienne. Deux, c’est une exploration des limites du langage par un auteur qui le maîtrise parfaitement, une orthographe volontairement malmenée avec le hasarqui se termine par un t et ce n’est pas un hasard, un rythme qui impose de prendre son souffle avant de rentrer dans le texte, un véritable théâtre expérimental qu’il faut donc expérimenter pour le comprendre.  

De : Philippe Poivret   Lancer une recherche
Par : https://proprosemagazine.wordpress.com/
Source article : https://proprosemagazine.wordpress.com/2019/12/29/pour-une-poetique-de-lexperimentation-philippe-jaffeux/

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