Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

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I.D n° 425 : Au péril des Courants

Perplexité et jubilation. Ces deux termes, antagonistes et complémentaires, rendent assez justement le sentiment du lecteur devant l'œuvre de Philippe Jaffeux, dont nous avions fait connaissance il y un an environ avec Alphabet (I.D n° 359 et 359 bis), que prolongent à présent les trois suites des Courants. Parfois, je me surprends à penser qu'avant même d'être de la poésie, mon travail est une « expérience numérique », m'écrivait naguère l'auteur ; et je présentais alors « O », le fragment d'Alphabet paru à l'Atelier de l'Agneau, comme un livre déroutant, de ceux qui irritent l'amateur de lyrisme ou les exquis gourmets de l'intériorité.
On entrera certes plus facilement dans les Courants que dans Alphabet, mais ce nouvel opus n'en reste pas moins toujours dérangeant. Rendrait-on mieux compte de la singularité de l'activité poétique de Philippe Jaffeux en la désignant comme production de textes plutôt que comme écriture, avec le risque de la déprécier en usant d'une telle terminologie ? Il est certain que ce poète s'invente un territoire neuf, entre le livre et la page internet, entre l'activité mécanique et la pensée : significativement, les extraits de l'un et l'autre de ses titres sont accueillis aussi bien sur des sites de création que par des revues ou par l'édition traditionnelle ; l'ouverture par Philippe Jaffeux d'un site personnel, auquel je recommande de se reporter, paraît une suite logique de cette démarche.
Un manuscrit de Courants, quelle que soit sa numérotation ( I- la nuit ; II - le risque ou III- le chaos) se présente comme une suite de 390 lignes uniques, monostiques en quelque sorte, à condition de reconnaître ces courants comme des vers.

Le silence se rapproche de notre pensée s'il nous éloigne d'une parole inaccessible.

Ou encore, en respectant davantage la mise en page de l'auteur :

Il noyait ses larmes dans des éclats de rire qui renflouaient sa parole brisée.
Son ombre devança son corps lorsqu'il prit du retard sur des nuits impatientes.
Il succomba à l'ivresse d'écrire après avoir refusé de boire de l'encre.
Ses meilleures pages étaient blanches puisque c'était celles qu'il n'avait pas encore écrites.
Une célébrité meurt afin de nommer une rue qui disparait dans une ville anonyme.


Il n'est guère douteux que chacun de ces courants, variation à l'évidence à partir d'un même patron, réponde à une contrainte, que pour ma part je n'ai pu tirer au clair et à propos de laquelle l'auteur répugne à s'expliquer car cela risque de cacher l'immédiateté de la lecture. Néanmoins, se référant très modestement (peut-être maladroitement) aux Koans Zen, il reconnaît que ces « aphorismes », selon le terme par lequel lui-même les désigne, s'appuient tous sur une contradiction, visant ainsi à un effet déstabilisant, voire renversant. La mise en page, comme j'en donne ici un bref aperçu, ne cherche pas, comme d'ordinaire, à mettre en valeur chacun d'entre eux en les séparant par le blanc d'un saut de ligne, mais propose une nappe serrée de textes, comme s'il s'agissait de saturer la page, à l'image des pratiques d'accumulation de certains artistes contemporains.
Il respirait entre chaque lettre parce qu'il existait entre sa naissance et sa mort. Il avait enfin le courage d'être sérieux parce qu'il n'avait plus peur du ridicule. Ses pages étaient de plus en plus dures car il utilisait de moins en moins d'encre. Il rassembla chacun des blancs qui séparaient ses mots dans l'unité d'une page vide. Sa parole se reflétait seulement dans les yeux des analphabètes. Il eut le courage d'avoir peur dès que son angoisse l'inquiéta.

(Philippe Jaffeux : extraits de Courant II – Le risque)

De : Claude Vercey   Lancer une recherche
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