Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

philippejaffeux@hotmail.fr
 
 
Articles > Sur courants blancs (et courants 505 : le vide)  >  Le flotoir sur courants blancs

Le flotoir sur courants blancs

Le Flotoir : 12 Septembre 2014 (extraits)

Écrire (Dubuffet)
Pensant à Philippe Jaffeux et à ce qu’il tente et surtout ce contre quoi il lutte, je relève cela :
« Il se pourrait qu’écrire, à cause de la mise en forme que cela implique, entraîne, bien plus que l’expression orale (qui l’entraîne elle-même déjà) un alourdissement, un empêtrement de la pensée, et, en tout cas, une inclination pour celle-ci à entrer dans des moules traditionnels qui l’altèrent. » (Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, Minuit, 1986, source)

Du Flotoir et surtout des journaux de lecture
C’est donc encore une variation sur la méthode du journal de lecture, souvent entrepris dans ce flotoir. Puisque aussi bien avec Boris W. qu’avec Philippe Jaffeux ont bien voulu se prêter au commentaire du commentaire… et confirmer ou infirmer mes intuitions. Passionnant processus.

Le Flotoir : 09 Septembre 2014 (extraits)


Du chaos (P. Jaffeux)
[Poursuite de la lecture de Courants blancs de Philippe Jaffeux]
« L’alphabet révèle aussi l’image d’un jeu prêt à se régler sur les lois d’un chaos spontané » (n° 23)
? en faisant confiance au hasart ; double chaos, celui, relatif, des phrases, celui, plus conséquent, de la composition de la page, j’y reviendrai. Question : le chaos a-t-il ses lois ? (on sait [un tout petit peu], ce qu’en a dit Benoît Mandelbrot).
Et le dernier courant de la série 23 fait aussi penser au monde de la physique et des quantas : « une page tourne autour d’un sens émerveillé avant de s’engager dans toutes les directions du vide. »

Flash-back (P. Jaffeux)
Cherchant à vérifier que j’avais parfaitement transcrit la citation, je tombe sur ce courant de la page 23, que je n’avais pas relevé. Or c’est une pure merveille taoïste ! « Le présent se changea en présent au risque de s’offrir à l’avenir d’une homonymie. » (série 19, p. 23)

De l’autobiographique (P. Jaffeux)
S’il est extrêmement discret, il transparaît par moments ce qui donne chair, vie et charge l’ensemble d’émotion, lui évitant tout risque de tourner à vide. J’ai déjà relevé une allusion à la solitude, en voici une aux émotions incontrôlables.
? Se produit au fil de la lecture un étrange effet d’accumulation, un peu comme une batterie qui se chargerait rendant la lecture de plus en plus perceptive. Disséminées de façon aléatoire, les thématiques des courants disparaissent et réapparaissent, un peu comme un bouchon flottant sur un torrent, indiquant de plus en plus sûrement le sens du… courant.
Il y a par exemple cette nécessité, sans cesse redite, de déjouer les pièges d’une « parole totalitaire » : « il écrivait sous la dictée d’un hasart anarchique afin de corriger les fautes d’une parole totalitaire ». (n° 24)
? La poésie, pointe extrême du combat contre la parole totalitaire qui n’est pas seulement celle des dictateurs, mais bien plus insidieusement celle énoncée dans d’immenses territoires de la société contemporaine.

De l’écriture automatique
Je réfléchis de nouveau à la question de l’écriture automatique. Il me semble qu’ici, s’il y a très vraisemblablement une part d’écriture automatique, sa visée est très différente de celle des surréalistes (mais je ne connais pas bien tous les ressorts de celle-ci !). Il ne s’agit pas de faire lever les figures d’un fond inconscient. Il ne s’agit pas de travailler autour d’un corpus d’images, de mythes, de références, mais plutôt du langage seul, loin des images, des figures : l’alphabet, les lettres, les mots, les lois qui les régissent. Il y a cette liaison forte (au sens nucléaire) qui assemble les lettres telles des atomes et contre quoi on ne peut pas grand’chose, encore que ces liaisons atomiques n’aient jamais empêché physiciens et chimistes de créer de nouvelles molécules !

Du vertige du monde (P. Jaffeux)
« Il apprenait à souffrir de vertiges depuis qu’il savait que la terre tournait sur elle-même »
? N’est-ce pas exactement le type de savoir mort, qui n’a aucune incidence sur nous et exactement ce type de connaissance avec laquelle Ph. Jaffeux souhaite renouer, au-delà de tous les réflexes conditionnés. Essayer, parfois, de se sentir minuscule point sur une planète-toupie, tournant sur elle-même, nous entraînant dans sa rotation et dans son immense voyage annuel autour du soleil. Qui y pense parfois ? (série 24)

De la musique (P. Jaffeux)
« Il existait dans son silence s’il percevait un jeu entre la musique et sa conscience ».
? Interrogation sur le rôle de la musique dans cette œuvre de Philippe Jaffeux. Silence, musique, souvent évoqués, souvent associés. En position manifeste d’antidotes souvent aussi. Quelle musique ? Celle des mots seuls comme si souvent l’entendent les écrivains, ou bien la musique art.

Des mots et des lettres (P. Jaffeux)
« Les mots s’entendent entre eux tandis que les lettres se définissent l’une par l’autre »
? il y aurait une sorte de tropisme entre les mots, des courants obligés en somme. Aucune neutralité des mots, charge positive ou négative, ils s’attirent. Les lettres, elles, seraient plus neutres et destinées à des variations, des formations temporaires, qui sont les mots, mais qui ne les affectent pas, elles. Mort est un mot énorme, mais de composer mort, les lettres m, o, r et t ne sont en rien affectées, elles ne vont pas trimbaler la mort ailleurs (sauf, parfois, par le jeu des syllabes, des allitérations). Et dans certains cas, les lettres d’un mot peuvent servir à former un tout autre mot (anagramme).
Toujours autour de cette question des lettres et des mots : « des lettres sauvages s’attardent entre elles au risque de libérer le sens d’un mot indomptable » (n° 24)
? Et d’être traversée soudain par un certain assemblage de lettres, qui a formé une expression terrible, ravageuse, même si elle est le fruit d’un possible mensonge [sans-dents]

De l’infini (P. Jaffeux)
« L’infini est une apparence dès que les nombres mesurent le temps qui nous sépare de notre fin. » (n°24)

De la lecture de courants blancs
Intéressant de s’observer lisant les courants, un à un. Parfois le courant, précisément, s’établit immédiatement, jusqu’à l’arc électrique entre le point de départ et la chute de la phrase. D’autres se dérobent mais il peut arriver qu’en forçant un peu la porte, on parvienne à se frayer un chemin et le paysage alors, est stupéfiant.
Et comme je l’ai écrit un peu plus haut, il y a un effet accumulatif. Un peu comme dans le déchiffrage d’une partition au fond : on retrouve des bribes d’éléments déjà vus, connus, on les reconnaît, on les frotte aux nouveaux venus, on tente l’articulation.

De l’enfance (P. Jaffeux)
Je tourne dans les courants blancs et relève une fois encore la récurrence d’une allusion à l’enfant : « son inquiétude disparut lorsque son enfance prit le pas sur l’avenir d’une écriture puérile » ; (n°25)
À rapprocher de « la nature chaotique de l’art est un jeu sérieux si elle se règle sur notre enfance sauvage. » (n°26)
? Toujours cette même double idée d’une forme de hasard susceptible de déstructurer, déconstruire nos constructions savantes (et vides et mortes), le hasart peut-être seul capable de permettre ce quasi-impossible, renouer ou tout au moins ménager un pont avec l’avant de cette construction (commencée si précocement avec les premières remarques, semonces, les premiers encouragements éducatifs).
A la recherche ni du temps perdu, ni du « vert paradis » mais plutôt de l’enfant sauvage (je n’ose pas toucher à mon souvenir du film d’Herzog, Kaspar Hauser, d’autant plus que je sens confusément que je superpose dans mon for intérieur au moins deux films de Herzog, l’autre étant Cœur de verre. Cœur de verre qui me fait songer à ces petites lampes rouges allumées dans les églises pour signaler la « présence réelle » censée habiter les hosties consacrées… flou du souvenir à ne surtout pas tenter de « mettre au point » au risque de tout détruire.
? En tout état de cause, Philippe Jaffeux quant à lui incite à cultiver le souvenir en l’état, avec son chaos et le jeu du hasart pour dire quelque chose de bien plus important que n’importe quel « savoir » acquis, inculqué.

N’importe qui ? (P. Jaffeux)
« N’importe qui écrivait n’importe quoi depuis qu’il était reconnu par l’objectivité d’un alphabet précis » (n° 27)
? sans doute ici une description assez explicite du projet des Courants blancs. Sous forme de paradoxe. Effacement de celui qui écrit, individualité fondue en un n’importe qui, écrivant un n’importe quoi, qui n’est pas du tout le non-sens.
? Je ressens souvent à cette lecture comme la tentative par l’auteur d’un passage en force. Comme s’il menait des attaques multiples contre des obstacles très coriaces, la masse souvent inentamable des mots et peut-être aussi une certaine exténuation des recours pour les faire bouger. Sisyphe en toile de fond ?

Vers l’alphabet (P. Jaffeux)
Il m’a semblé soudain évident qu’il me fallait entreprendre, en parallèle des Courants blancs, Alphabet de A à M. Pour faire résonner les courants avec ce livre qui en est la prolongation logique.
? Une évidence me saute aux yeux en ouvrant Alphabet. Dans le nom de Jaffeux, il y a un A ce qui est relativement courant, mais il y a aussi un X ce qui est beaucoup plus rare… il enserre dont presque tout l’alphabet dans son nom, au Z près.
? Ce qui est plus étrange c’est que ce n’est que maintenant, en recopiant cette note du carnet, que je réalise que l’alphabet ce n’est pas de A à X mais de A à Z. Question d’Axe de lecture ? d’azart dirait peut-être Philippe Jaffeux, à la suite de qui je me prends à jouer avec les lettres.
L’ouverture du livre, dite « Préface », propose un ensemble de chansons, textes composés de couplets et de refrains, 26 chansons de 32 phrases. Il semblerait qu’à chaque lettre de cette première partie de l’alphabet (de A à M, même si O et N sont dès maintenant parus, séparément) corresponde une forme particulière. Il semblerait aussi que chaque partie obéisse à des règles chiffrées précises. Philippe Jaffeux les donne à la fin de chaque série.

Des chansons (P. Jaffeux)
Écrivant chansons j’ai eu envie d’ajouter de gestes et je crois que ce n’est pas tout à fait par hasard. J’y reviendrai sans doute. Ces chansons portent toute un titre, les premiers commencent par A mais pas tous les suivants, il y a L’Alcool, L’Argent, l’Ami mais aussi ce que j’oserai appeler de vieux amis, autrement dit des thèmes récurrents de Courants blancs ! Voici par exemple les Animaux (« les animaux sont les enfants/ de l’absolu règne/ Du moustique à l’éléphant/ les bêtes enseignent ». Voici encore Les Enfants et l’enfance (« L’homme trouve son enfance/ à l’âge de raison »). Et bien sûr personnage majeur, clé, le Hasart avec son T (« Le hasart joue comme il veut / la vie est un grand jeu »).

De l’empêchement (P. Jaffeux)
Il y a chez Philippe Jaffeux, j’en ai de plus en plus l’impression, une forme de défi. Mais ce n’est pas un défi prométhéen, ni un défi du type « ça passe ou ça casse », même s’il est évident que les risques pris sont énormes. Il y a un défi tendre. Un effet Barrage contre le Pacifique. Il s’agit de lutter contre tout envahissement prédéterminé, qu’il nous concerne tous ou qu’il soit beaucoup plus personnel, intimement lié chez Philippe Jaffeux à un empêchement majeur et progressif de surcroît. Il ne cesse de créer des formes et en quelque sorte d’animer le monde, en contrecoup. Il semble jouer lettre à lettre contre le Pas à pas jusqu’au dernier (titre d’un livre de Louis-René des Forêts).

D’une langue étrangère (P. Jaffeux)
Je poursuis l’aventure de la lecture de Philippe Jaffeux en croisant Courants blancs et Alphabet.
« Il renaissait sur sa propre terre depuis qu’il parlait une langue étrangère à ses compatriotes » (n° 28)
? mais me vient un scrupule, lié à la difficulté pour moi de rendre compte de l’ensemble, à force d’extraire ces phrases, ces courants… il faudra que je m’efforce de comprendre le fonctionnement global de cette assez incroyable entreprise, dont j’ai dit un peu plus haut le caractère extrême.
? Mais sur cette question de la langue étrangère, ici évoquée par Philippe Jaffeux, me vient une réflexion sur la lisibilité : question infiniment complexe puisqu’en gros l’aiguille oscille entre deux pôles : une illisibilité de pose, une supercherie plus ou moins évidente, un charabia incompétent qui voudrait faire prendre des vessies pour des lanternes, l’impuissance pour le génie. Et à l’extrême opposé une œuvre tellement nouvelle qu’elle est presque irrecevable par les contemporains. Presque, parce qu’il se trouve toujours quelques esprit particulièrement intuitifs ou puissants pour pressentir, voire accompagner le plus dérangeant, le plus déroutant qu’il s’agisse d’arts plastiques, de littérature ou de musique.
Mais c’est aussi une des tensions majeures du travail de Philippe Jaffeux, une tension vive entre le sens et le hasart. Aucun rejet du sens comme chez certains de ses contemporains, bien au contraire. Mais il tente de renoncer quasi complètement à l’ensemble des moyens dont disposent les écrivains pour faire sens. Et pourtant ses phrases ne sont pas complexes. Il y a bien des avancées significatives sur « ses propres terres », en dépit du risque que sa langue devienne trop étrangère.

Du cinéma de l’écriture (P. Jaffeux)
Autre tension, celle qu’il établit entre l’alphabet et les mots quand il écrit : « l’ombre de l’alphabet se projette sur une page qui fait écran au cinéma de l’écriture » (Courants blancs, n° 29)
? Toujours cette recherche de l’avant-formatage dont la quête de la lettre est sans doute représentative. Être dans l’avant-dressage par l’éducation, être dans l’avant-formation des mots vécus comme une première et immense aliénation. C’est une tentative radicale qui porte en elle le risque terrible de son échec mais qui est aussi exactement sans doute à la racine du travail poétique.
Et qu’elle est parlante l’expression « le cinéma de l’écriture ». Que d’écritures contemporaines font leur cinéma au lieu de faire leur boulot ! Le « m’as-tu vu écrire » qui est le lot de chacun (de nous !), la monstration égotiste. Or pour des raisons qui lui sont personnelles, Philippe Jaffeux semble au-delà du cinéma de l’écriture, alors même qu’il la met en jeu, en pages, en scène.
Ce que confirme sans doute ce courant : « le monde disparut sur une scène dès que la parole apparut dans nos bouches de cabotin. » (n° 30)
Ontogenèse, phylogenèse, Lascaux, le petit enfant qui commence à parler. Domestication.

Du retour du hasart
Et dans Alphabet aussi, le hasart ! « le hasart amusé/ chasse la liaison profonde » : hasard, art, humour, jeu, chasse, quête, enquête, recherche, liaison, ce qui relie. La force forte et la force faible.

Le Flotoir : 30 août 2014 (extraits)

Pleynet pour Jaffeux
? C’est moi qui dédie ! : « toute la bibliothèque engloutie / brûlée par la lumière des lettres, les petites lettres vivantes de l’existence qui se pousse, qui se dégage du magma » (Marcelin Pleynet, La Dogana, p. 68)
? comme au billard, je pointe la boule Courants blancs que je vais déplacer grâce à la boule La Dogana.

Des courants blancs (P. Jaffeux)
Courants blancs, série 8, p. 13, cela, qui me semble très éclairant : « il écoutait le mouvement de chaque lettre pour chorégraphier la danse d’un silence invisible ».
? il y a comme un travail à la racine, en-deçà du mot, une attention extrême à chaque lettre. Il est donc très logique que l’œuvre se développe en Alphabet de A à M puis se poursuive avec N (Passage d’encres) et se continue, à ce jour, avec O (Atelier de l’Agneau).
? Il y a très vraisemblablement eu contemplation et manducation, longues, de chaque lettre, une à une. Pour faire rendre gorge, c’est le moins, à chacune mais aussi en établir le rapport avec le monde et avec le silence. Il ne me semble pas que Jaffeux cherche à mettre hors-jeu le sens, bien au contraire. Il le prend au pied de la lettre.
Et toujours ces blocs de 26 lignes de vers ou versets longs, 70 blocs en tout, alternance de vers commençant par : il…. et de vers commençant par un mot, tels lumière, lettres (souvent !), jour, enfants. Un vocabulaire très simple la plupart du temps.
Sur la quatrième de couverture, l’éditrice, Françoise Favretto, rappelle qu’« aucun « de ces courants n’a été écrit : ils ont tous été enregistrés avec un dictaphone numérique. »
Elle insiste d’ailleurs sur le mot courants, piste que je n’ai pas encore assez explorée ! Ne jamais oublier d’interroger le titre, ici non seulement Courants mais Courants blancs.
Il y a parfois des formules saisissantes, à relire plusieurs fois pour les « éprouver » concrètement. Ainsi : « Il contemplait la nature de son existence dès qu’il comparait son visage avec un paysage » (n°9, p. 13). Il faut, ici, je crois, mettre en pratique, soi-même !

De la lettre (P. Jaffeux)
Nombreuses formules, on pourrait en faire un relevé distinct, sur la lettre, l’alphabet, le livre : livre clandestin, alphabet abusif, abécédaire inactuel.

De l’anarchie, (P. Jaffeux)
Bien que la tonalité soit sombre, il me semble y avoir chez Philippe Jaffeux des traits d’humour, un côté ludique, jeux avec les mots bien sûr, pas dans le sens du lourd calembour adulte mais toujours plutôt en rapport avec la façon dont les enfants jouent avec l’intrigant des mots. Humour aussi parfois un peu grinçant, dans le registre de l’auto-dérision. Mais il y aussi une forme de jubilation combinatoire. 26 lettres, 26 lignes, des phrases jetées sur la page, que le lecteur peut parfois éprouver, très concrètement, comme un jeté qui revient en boomerang ou un petit caillou qui n’en finit pas de faire des ricochets à la surface de la page. Une petite tendance des Courants à exploser quand on ne s’y attend plus ! Écriture qui suscite quelque chose chez le lecteur, là encore concrètement : vertige, résistance, questionnement, mimétisme : « il faisait fi de toutes les frontières depuis qu’il voyageait dans l’univers d’une parole anarchique. » (n° 13 p. 17)
? quelle importance attribuer à ce « parole anarchique » ? Anarchie, absence de pouvoir, de commandement. Parole qui n’admet pas le pouvoir du sens, ni celui de la rhétorique ou de la syntaxe ?

De l’enfance de l’art (P. Jaffeux)
« Il écrivait des groupes de lettres plutôt que des mots pour retrouver l’enfance d’un art »
? une confirmation de plus d’une des sources de sa recherche : aller par l’écriture à l’avant-écriture, à l’avant-amalgame des lettres en mots, au temps de l’étonnement devant les lettres, devant la formation des mots. Me souviens ici du récit d’Yves di Manno (dans Objets d’Amérique), parcourant avec ses yeux le mot boulangerie et soudain le déchiffrant !
? c’est donc à mon avis à prendre, je le redis, au pied de la lettre. Jaffeux chercherait à retrouver ce rapport de l’enfant avec ce monde si mystérieusement foisonnant des lettres et des mots, que l’on peut expérimenter, adulte, en se confrontant à une écriture pour nous illisible : par exemple caractères hébreux, chinois, cyrilliques, grecs, etc. Et je retrouve aussi l’humour, sous forme d’apparents non-sens, le nonsense à la manière anglo-saxonne : « le génie des bêtes consiste à nous faire croire que nous sommes des animaux intelligents » (Courants n° 16, p. 20)

Une clé possible (P. Jaffeux)
« Il écrivait avant de penser » (p. 21)
Il faudrait poser toute la question de l’écriture automatique, devant ces textes de Philippe Jaffeux. Quel est la part d’automatisme ? S’il y a une forme d’automatisme, de roue libre de l’association dans la conscience, quelle en est la source d’énergie (énergie, voire électricité, du texte, autre question importante). Mais écrire avant de penser ne signifie pas forcément écriture automatique, mais plutôt une écriture qui tenterait de se produire, se déclencher, en avant de la pensée, de la conceptualisation. De déjouer le piège discursif.

Le Flotoir : 27 août 2014 (extraits)


Clés transversales (De Pleynet à Jaffeux)
Curieux de voir comme des lectures apparemment très éloignées viennent dialoguer, comme on peut trouver des ressources pour lire les uns chez les autres.
Ainsi dans ce numéro de Faire-Part sur Marcelin Pleynet ces remarques sur Wittgenstein, qui peuvent m’aider dans mes lectures en cours, passionnantes mais difficiles et dérangeantes, notamment de Philippe Jaffeux : « La pensée de Wittgenstein s’exerce avec une tension particulière sur les points limites de la logique : “les propositions de la logique démontrent les propriétés logiques de la proposition en les combinant de manière à produire des propositions qui ne disent rien.” “Cette méthode-là pourrait aussi être nommée méthode zéro”. Dans le langage poétique de Pleynet jouent les figures limites de la logique interrogées par Wittgenstein, tautologie et contradiction, concepts décrits par une sorte de “pâleur” tendue du langage philosophique que Pleynet sentira comme langage poétique modèle – “méthode zéro”. » (Jacqueline Risset, revue Faire-Part, n° 30/31 p. 86)
Et toujours soulignant ce dialogue que les grands lecteurs (mais aussi le modeste lecteur lambda) peuvent établir entre des textes d’origines et d’horizons très différents : « Et, comme il arrive dans les grands rapports poétiques entre les textes, la lecture du deuxième remanie le premier. À partir des poèmes de Pleynet [mais aussi des étranges et étonnantes propositions d’un Jaffeux, d’un Albarracin et de quelques autres contemporains], les analyses de Wittgenstein peuvent être relues “poétiquement”, ce qui n’est pas d’ailleurs les fausser, puisque la limite logique – celle de la tautologie ou de la contradiction – concerne directement le langage poétique : “La tautologie et la contradiction sont les cas limites de la connexion des signes, soit sa dissolution.” »
? à noter et retenir cette belle notion de grands rapports poétiques entre les textes, cette histoire parallèle de la lecture par les écrivains. Et donc la fécondité potentielle d’une lecture transversale.

Le Flotoir : 24 août 2014 (extraits)


Courants blancs, (P. Jaffeux)
J’entame ici un journal de lecture de ce livre de Philippe Jaffeux.
Des pages de 26 lignes (lettres de l’alphabet ?)
Pour l’instant je n’ai pas trouvé si les versets obéissaient à une contrainte en ce qui concerne le nombre des syllabes ou des mots ou des lettres.
Pour les trois premières lignes de la première page, je relève :
14 mots 72/85 signes (blancs compris ou non)
15 74/88
12 66/77
Donc rien de particulièrement significatif.

Des lettres (P. Jaffeux)
« Il se noya dans un cercle lorsqu’il confondit l’eau avec une quinzième lettre solaire. »
et peut-être surtout :
« il dessinait le silence avec des lettres afin de voir sa voix » (n° 1)
Comme un retour à la lettre, à l’avant-mot, au matériau du mot, typographie, ligne, empan de la ligne, comme autant de briques. Peut-être un geste de l’enfance. ? Ne parle-t-il pas du dessin enfantin en cette première page : « nos paroles sont des images parce que nous avons dessiné avant de savoir écrire » ?
? Pour regarder souvent faire une enfant qui en est à ce stade, ces paroles sont lumineuses. L’enfant commence par s’emparer de l’espace de la page. Il gribouille et crayonne mais déjà il arpente. Il cherche à ne pas dépasser. Il fond son espace sans limite dans l’espace limité de la feuille, apparemment anarchiquement encore. Gestuelle : la main n’est pas contrôlée (certains mouvements de la main d’aujourd’hui, intempestifs, peuvent faire songer à ces mouvements comme sismographiques : quelque chose d’autre que la conscience et la volonté arrimées contrôle la donne)

Philippe Jaffeux
Série 2 des Courants blancs
Comme des aphorismes, nombre ayant trait aux lettres et à l’alphabet. Il y a aussi un aspect de critique sociale (souvent en rapport avec le langage)
« Il est possible de tout dire puisqu’il est de toutes façons impossible d’être compris » (n° 2, p. 6)
« Il était une production de l’alphabet » : autoportrait ? Nous, constructions purement fictionnelles, faites des lettres des mots tout autant que des atomes des molécules ?
Certaines assertions ont une logique à la limite de l’absurde.
L’absurde remonte, comme Péguy (c’est Badiou qui dans le dernier numéro d’Europe emploie cette curieuse expression « Péguy remonte »). Il y a des régimes différents pour ces assertions : faux aphorismes, réflexions sur le langage, constat sociologique, éléments probablement autobiographiques plus ou moins masqués.
Le plus souvent une principale et une subordonnée introduite par lorsque, depuis que, dès que, tant que, parce que, car. Beaucoup de conjonctions de temps et de cause, donc.

De l’enfance (P. Jaffeux)
Il semble qu’il y ait chez lui une forme très masquée de nostalgie de l’enfance, non pas du tout le vert paradis éculé mais plutôt le pré-verbal, l’état antérieur à la parole et donc à l’élaboration de la fiction que nous sommes : « l’alphabet est grand s’il aide à raccourcir la distance avec la force de notre enfance » (n°4, p. 8) et « Sa réalité fut mise en doute lorsqu’il fut certain de se cacher derrière des paroles fictives » (n° 4, p. 8)

De l’animal (P. Jaffeux)
Beaucoup de choses aussi sont chez lui déduites de la comparaison avec l’animal, de l’observation de l’animal : « Les yeux des animaux nous apaisent car ils reflètent notre angoisse de savoir parler. » (n° 3, p.7)

De : Florence Trocmé   Lancer une recherche
Par : http://poezibao.typepad.com/flotoir/
Source article : http://poezibao.typepad.com/flotoir/page/2/

Contact - Retour
 PRÉCÉDENT  PRÉCÉDENT  Courants blancs – Philipp... Sur courants blancs (et courants 505 : le vide) Philippe Jaffeux, Courants ...  SUIVANT  SUIVANT