Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

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Philippe Jaffeux, Écrit parlé par Murielle Compère-Demarcy

Philippe Jaffeux, Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Éditions Passages d’encre, coll. « Trait court », mai 2016, 40 p., 5 €.

De quelle expression l’oeuvre en cours de Philippe Jaffeux tire-t-elle sa valeur ? De quelle vérité profonde ?
De quel équivalent – suivant certains mots, suivant une certaine syntaxe et un certain rythme, exercice de l’écriture – de quelle nouvelle réalité ?
À propos d’Alphabet, j’avais parlé précédemment d’une « cosmogonie »1. La valeur de l’oeuvre en cours de Jaffeux – depuis Alphabet, en passant par les Courants blancs, jusqu’à cet Écrit parlé en 2016 – est devenue, pour nous ses lecteurs engagés à l’instar de l’auteur dans cette gigantesque entreprise ontologique et cognitive, une question de métaphysique.
Quelle nouvelle réalité émerge ici du clavier de l’ordinateur (truchement d’un outil devenu familier en ce début de XXIe siècle), qui appartienne, autant qu’elle nous fascine par son étrangeté, au répertoire de nos consciences ? Jaffeux rend-il compte en les assemblant de la diffusion d’états de conscience en plans séparés et sans rapport visible – permettant de parler comme Jean-Paul Gavard-Perret dans un article paru sur Sitaudis.fr, le 18 juin 2016, de « cubisme poétique »1 ? Ou, par quels sauts d’association cognitive/intuitive procède ce flux de pensée dans le continuum linéaire irréductible de l’Écrit, à l’édifice inachevé d’une oeuvre – et de quelle oeuvre ?
Philippe Jaffeux opère-t-il un divisionnisme donnant une mosaïque d’images d’idées unies mais alors, suivant quel ordre, quelle logique arbitraires ou engendrés mutuellement les uns par rapport aux autres ?
À quel(s) miroir(s) de la conscience nous renvoie l’oeuvre de l’auteur d’Alphabet, à quelle part de nos jugements à délester de nos Egos encombrants et déformants, entachés immanquablement par une part d’émotion sensuelle ? Ressenti qu’on ne peut cependant pas évincer, comme on ne pourrait occulter les aléas naturellement agglomérés à un absolu qui, en soi, n’existe pas : les conditions de travail, toujours particulières, d’un auteur / d’un artiste, l’influence et le vecteur circonstancié d’un état d’esprit, le souffle du contexte sur l’évolution, les modulations de l’Écrit…
Ces questions nous nous les posions sur le seuil de ce nouvel opus de Jaffeux publié en mai 2016 aux éditions du Passage d’encres, dans la collection « Trait court », et l’entretien qu’il nous offre ici jette un éclairage sur le chemin de ces interrogations.

Des thématiques se sont d’entrée imposées à l’interviewer Béatrice Machet, comme des notions ou rubriques pouvant construire la dynamique de l’entretien : « la post-poésie et les nombres ; venir à bout de la dualité grâce à la dualité ; le livre et l’alphabet ; l’envers et l’effondrement du je ; l’humour, qui est joie ; la lettre ou le mot contre la littérature ou la culture ; corps spiritualisé ou spiritualité qui prend corps ».
Puisque l’oeuvre, d’écriture expérimentale, de Jaffeux ne vaudra qu’en tant que vaudront les principes sur lesquels elle repose comme ceux sous lesquels tombe toute oeuvre digne de ce nom, il fallait rendre plus évident le message qu’elle canalise (canal au sens linguistique et de communication), tente de nous transmettre entre les lignes, avec le désir de faire partager le lecteur à la dynamique de son déploiement, tout en éclairant sur la fabrique de l’entreprise, ses modes de fonctionnement, formuler la tentative, en somme en livrer une notice d’élucidation sinon explicative, pour en jalonner l’exploration.
OEuvre-manifeste, l’oeuvre de Philippe Jaffeux l’est par l’exercice de son écriture expérimentale, mettant au jour dans des lignes apparemment froides, objectives et cependant ardemment fabriquées, « l’expérience mystérieuse de la création. » Et son déploiement à contre-courant (écrire de la poésie contre la poésie…) sollicitait par sa nature même la production d’un tel Écrit parlé (dont les termes quasi antinomiques tentent de « dépasser l’opposition entre l’oral et l’écrit »), pour éclairer dans l’instantanéité du dialogue le nouveau Logos construit dans l’OEuvre en cours, pour inviter le lecteur à voyager dans la tête de l’auteur, partager son expérience avec l’écriture.
Le « hasart » et le jeu en partie actifs dans cet espace de dé - construction d’une poésie expérimentale peuvent étonner, interroger, capter le lecteur emporté dans cet ouvroir de potentialités méta- et trans-linguistiques, comme cela peut lui procurer, et Lieven Callant a raison de le souligner dans sa chronique1, l’expérience d’une lecture libératrice débarrassée de toute possibilité de transfert d’affects ou d’identification introspective lyrique. Nous sommes bien ici dans la Langue, au coeur au coeur de l’ouverture battante de ses fractales.
La force de l’oeuvre de Jaffeux réside dans cette impression qu’il pourrait donner d’un travail formaliste sur la Langue, proche du virtuel déployé par l’ordinateur, alors que c’est bien plutôt l’expression d’une réalité autre et prégnante qui est en jeu ici, révélée dans les lignes fondatrices et directrices d’un monde d’une nouvelle ère que ces phrases mêmes construisent, agencent.
On l’aura compris, l’expression qui confère aux schèmes de tel artiste fondamentalement créateur quelque chose de plus rare et comme spirituel, renvoie chez Philippe Jaffeux à la grandeur de son entreprise et à la virtuosité d’un style, l’expression et la création de son sujet : la réécriture d’un Alphabet du monde inspiré des nombres et fondée sur des principes d’une sagesse spirituelle séculaire, à l’instar d’une pan-théo-cosmogonie du XIXe siècle, et d’une recréation du Verbe – toute subjectivité transcendée, écartée, éludée.
L’Écriture autotélique étant à la limite LE sujet créateur de cet opéra orchestré par un Langage ouvert sur l’univers et les cultures qui ne cessent de l’éclairer en se connectant incessamment avec ce que Jaffeux nomme « continent intérieur inexploré ». Car l’oeuvre de Jaffeux est celle d’une « conscience cosmique » et la dimension astrale de l’écriture répond à une expérience spirituelle « sans maître ni pratique ni foi » accompagnant un processus de création au cours inachevé puisqu’élaboré dans le travail sur soi et de permanentes transformations intérieures.
L’appropriation et l’adaptation sur la scène de notre XXIe siècle d’une Histoire du monde et de l’Écriture, alliées à l’utilisation de l’objet ordinateur quasi prompteur de courants électriques émis par l’oeil et le cerveau en passant par le ressenti des contingences – ordinateur-cerveau prompteur d’un nouvel Alphabet émis par la voix du poète sur la place des nombres – faisant émerger une vision de l’Écrivant, sorte de somme d’humanité à travers les nombres et la lettre et l’orchestration d’une symphonie métalinguistique ouverte et reformulable, non systémique puisque en permanente résurgence dans le grand courant cosmique, mouvante et fluctuante au sein de l’évolution d’un univers exaltant – cosmos figuré, reformulé – ces aspects de l’oeuvre de Philippe Jaffeux sont éclairés dans cet Écrit parlé révélant la richesse et la tenue vertébrale de leurs multi-facettes, de leurs polarités complémentaires, Univers-Alphabet en fusion dans la galaxie de l’Écriture, dont l’acte, quoique créatif, d’absurdité inhérent à la vie, s’efface pour donner corps-esprit à la respiration d’un univers immanent et infini dont l’ampleur appelle « acte contemplatif, de concentration et d’attention […] vers des dimensions qui (nous) dépassent, c’est-à-dire vers la seule réalité qui soit ».
Philippe Jaffeux serait une sorte d’astrophysicien du Langage, déchiffrant par le courant des mots les courants d’un univers invisible et imprévisible, d’une « cinétique d’un silence inconnu », à la syntaxe silencieuse et cependant audible. « Mes textes, écrit-il, ont une raison d’être s’ils réussissent à s’inventer eux-mêmes au moyen d’un courant de mots qui célèbrent la dynamique d’un chaos ou d’un silence irréductibles à l’analyse et au savoir. » Ou encore : « mes textes procèdent de l’immanence des choses ». Comme l’enjeu d’une écriture vitale et livrée au « hasart », née de sa propre autogenèse, dans une dictée écrite autotélique de mots en phrases dont la scansion, le rythme, l’harmonie, la partition inachevée, métalinguistique arpentent, expression de poésie expérimentale d’un sujet non lyrique,
« un hors-champ de l’écriture ».

Murielle Compère-Demarcy

1.- Sur Alphabet de A à M., article de Murielle Compère-Demarcy publié sur le site de Philippe Jaffeux, <http://www.philippejaffeux.com/philippejaffeuxarticles.php?page=5 ; sur le site de Traversées,
La Cause littéraire, <http://www.lacauselitteraire.fr/alphabet-de-a-a-m-philippe-jaffeux5< ; sur le blog « Arrêt sur poèmes », <http://poeviecriture.over-blog.com/alphabet-dephilippe-jaffeux.html>.
1.- Sur Écrit parlé, « Vers un cubisme poétique », article de Jean-Paul Gavard-Perret publié sur Sitaudis, <www.sitaudis.fr>, le 18 juin 2016.
1.- Sur Écrit parlé, chronique de Lieven Callant publiée sur le site Traversées, <https ://traversees.wordpress.com/2016/06/21/ecrit-parle-philippe-jaffeux-entretien-avec-beatrice-machet-trait-court->.

De : Murielle Compère Demarcy   Lancer une recherche
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Source article : La revue littéraire n°65

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