Philippe JAFFEUX

Créé le : 14/11/2012

philippejaffeux@hotmail.fr
 
 
Articles > Sur Ecrit parlé  >  A propos d'Ecrit parlé de Philippe Jaffeux par Guy Chaty

A propos d'Ecrit parlé de Philippe Jaffeux par Guy Chaty

A propos d'Ecrit parlé de Philippe Jaffeux par Guy Chaty

L'œuvre, en gestation, de Philippe Jaffeux (courants blancs puis autres courants, dans L'Atelier de l'Agneau, Alphabet dans Passage d'encres, entre 2011 et 2014) intéresse de plus en plus de poètes et de revues, sur papier ou en ligne. Philippe Biget et moi même avons présenté cet auteur original dans notre revue Poésie/première, n°56, juin 2013.

La naissance de cette écriture expérimentale, utilisant l'ordinateur, pouvait étonner un lecteur habitué à d'autres cheminements.

Cet entretien avec Béatrice Machet que nous évoquons ici, pourra certainement éclairer le lecteur sur cette démarche très personnelle mais qui a une portée universelle dans son regard critique sur l'écriture et la culture dominante, dans ses jeux sur les lettres et les nombres utilisant l'ordinateur, dans sa recherche vitale d'une poésie expérimentale, dans une expérience que l'on peut qualifier de mystique ou spirituelle, dans le rôle essentiel du lecteur.

Ecrit parlé, car d'une part, écrire c'est entrer en dialogue avec soi-même et avec le lecteur et, d'autre part, cette expérience fait référence aux conditions d'élaboration de l'œuvre de Philippe Jaffeux : "Pour des raisons de santé, un dictaphone et la reconnaissance vocale ont pris aujourd'hui le relais de ma souris et du traitement de texte. Grâce à cette mutation, je n'ai plus recours à l'instant d'écrire aux lettres, mais seulement à la parole. "

Béatrice Machet énonce les choses importantes à  aborder dans ce recueil : " la post-poésie et les nombres; venir à bout de la  dualité grâce à la dualité; le livre et l'alphabet; l'envers et  l'effondrement du je; l'humour qui est joie; la lettre ou le mot contre la littérature; corps spiritualisé ou spiritualité qui prends corps."

Pour Philippe Jaffeux, l'écriture " apparaît être un acte contemplatif, de concentration et d'attention, une mystérieuse respiration de (son) corps-esprit".

Tout poète a parfois l'impression que des mots viennent tout seuls de l'intérieur et il faut les travailler, les corriger. Philippe Jaffeux va plus loin: "J'essaye d'être agi par des formes impersonnelles et déformables ainsi que par un style presque automatisé, pulsionnel qui devient aussi vital qu'une respiration ou qu'une invocation. Le livre s'invente alors plutôt que je ne l'invite: il obéit à sa nécessité interne, je suis embarqué, débordé par des phrases qui ont elles-mêmes dépassées par une pagination envoûtantes."

L'auteur refus le lyrisme et recourt à l'impersonnalité en utilisant le "hasart". Il écrit souvent ce mot qui désigne l'exploitation du hasard dans l'art. Pour ce faire, il se sert de l'informatique, ce qui nous l'avait fait citer dans notre article "Brève histoire de l'Almo" (prolongement informatique de l'Oulipo) paru dans Poésie/première n°57.

Mais ici il s'agit d'un jeu sur les lettres et les chiffres, dans l'alphabet et les nombres. "L'informatique me permet de casser le code de l'écriture, de transformer l'image numérique en un nouveau motif poétique et de questionner les lettres à l'aide des nombres. L'ordinateur fait alors office de jouet afin que les nombres et les mesures assignent une nouvelle réalité aux mots." Il compare le chaos obtenu à l'indétermination quantique. Le but est de "renouveler le sens des mots pour remettre en question, dans le même mouvement, le monde, l'écriture et moi- même."

C'est là que l'écriture de l'auteur prend une dimension mystique: la dissolution de la personne "est alors en connexion avec le chaos autant qu'avec le cosmos". Elle lui donne "une ouverture sur un monde des possibles", " des passages de la transcendance à l'immanence et réciproquement".

L'auteur peut se trouver en se perdant "dans la dimension insoupçonnée d'un jeu qui élabore un antidote aux dogmes religieux et aux rituels." Il s'appuie sur "les renaissances de [son]enfant intérieur et sur une forme d'humour qui  conjure [ses] peurs et [ses]inquiétudes"...

Il utilise l'image des trous noirs de l'astrophysique pour exprimer l'effondrement de l'écriture sur elle-même "qui lui permet d'accéder à une conscience cosmique".

L'écoute de la musique et l'obtention d'un rythme sont essentiels: "la musique entraine un dépassement de l'intention et de la compréhension dans le but de provoquer des proliférations d'agencements, d'assemblages inattendus de mots." " Lorsque mes textes parviennent à accueillir une tension rythmique, ils peuvent s'apparenter plus facilement à de la poésie visuelle".

On retrouve l'idée de dualité, de destruction-construction: "le rythme est un moyen de m'extraire de l'écriture car la nature de mon activité s'appuie surtout sur la source abstraite de la musique".

L'auteur insiste sur le rôle des images dans sa création: "Les images attirent un jeu qui assure la dynamique incontrôlable de mes textes... " Il a été bouleversé par la lecture de Mallarmé "évoquant le rapport entre les lettres, l'écriture et les images".

L'entretient a porté sur la dimension mystique mais aussi sur la spiritualité de l'auteur. "J'essaye d'associer l'acte d'écrire à un exercice spirituel qui m'aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l'éternité". La pensée orientale l'aide "à réintégrer l'électricité dans son souffle". A l'image du Yi-King, ses "courants" "tentent d'être soutenus par un couple de force électriques, c'est à dire par des polarités opposées qui fusionnent en vue de dépasser la conscience dualiste". L'auteur a surtout été influencé par les écrits taoïstes. Le principe bouddhiste d'interdépendance des phénomènes et le concept de coproduction conditionnée lui permettent de comprendre ses rencontres avec d'autres cultures, parfois analphabètes mais toujours spiritualisées.

Les corrections elles-mêmes de son texte font partie d'un travail infini." [Ses] livres resteront à jamais inachevés, incomplets non résolus par ce que ce seras au lecteur, l'autre auteur, de finir de les écrire en les lisant."

Les propos de Philippe Jaffeux se terminent par un rapprochement avec la position de Jean Dubuffet, qui fut aussi, rappelons-le, celle de notre ami disparu Jean l'Anselme, contre l'Asphyxiante culture.

"Les lettres sont-elles un moyen de réconcilier l'écriture avec son état de nature? D'autre part, au sujet de la culture considérée comme ensemble de connaissances ou mode de transmission des arts et des lettres, je pourrais dire que si j'admire de nombreux écrivains et artistes, je ne souscris néanmoins pas à une logique de l'érudition et je ne reconnais pas l'autorité du savoir ni de l'instruction. Je m'exerce à réfuter l'imposture communicationnelle ainsi que le pouvoir d'intimidation (le spectacle, la prétention) de la culture sociale, celle dénoncée par Jean Dubuffet qui, à mes yeux, exprime un décalage exemplaire. Puis je m'appuyer sur un processus instable et unique qui tenterait d'inventer un nouveau langage ? Puis-je invoquer la force de l'étonnement ou de l'inattendu au moye d'une remise en question radicale de l'écriture ? Mon activité se fonde sur un écart qui révoque la rhétorique et les discours paralysant afin d'exalter la force asociale ou intuitive de l'alphabet et de ses possibilités."

L'auteur exprime la crainte que son discours sur ses livres prévale sur son contenu:"Est-il aujourd'hui plus important d'être surpris, interloqué, troublé, par des textes de créations plutôt que rassuré par des commentaires, explications, argumentations ou analyses ?"

Que le lecteur se reporte donc non seulement à cet entretien dans son entier, mais à l'œuvre florissante de Philippe Jaffeux.

Guern. Passage d'encres, coll. Trait court, 9782358551212, 5 €.

De : Guy Chaty   Lancer une recherche
Par : Poésie Première n°66 Maison Alegera Quartier Ibai ondoa 64 220 Ispoure

Contact - Retour
 PRÉCÉDENT  PRÉCÉDENT  Philippe Jaffeux : Écrit p... Sur Ecrit parlé Philippe Jaffeux, Écrit pa...  SUIVANT  SUIVANT